Chapitre 1 : La Peste Blanche

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Jusque-là, discret témoin des précédents échanges, Léon Dupuis, prend la défense de Madame Bovary.

— Messieurs, vous ne comprenez rien à l'esprit des femmes. Emma a du caractère. Un caractère original. Elle aime le frisson du danger et de l'aventure. Vous devriez être fier, monsieur Bovary d'avoir péché une perle rare.

— Humm... Si vous le dites.

— Allez, trinquons à la richesse des fonds marins. Qui, dans leur grande générosité, ont amené jusque sur nos rivages ce coquillage d'une exceptionnelle valeur.

Les trois hommes choquent délicatement leurs verres avec celui d'Emma. Cette dernière n'a d'yeux que pour le jeune homme qui a volé à son secours. Il ne manque pas de charme et d'originalité avec sa redingote noire, sa blanche chemise à jabot, ses bagues aux couvertes de glyphes ésotériques, son visage blanchi par du fard et ses yeux bleus réhaussés par une touche de Khôl.

— Je bois à la beauté marine qui est assise en face de moi, précise Léon

— Oh, monsieur, comme vous savez parler aux femmes. Où avez-vous appris tout ça ? Vous voyagez beaucoup ?

— Je voyage énormément, madame. Par l'esprit. Ou plutôt dans les livres. Croyez-moi, j'ai fait le Tour du monde en moins de 80 jours !

— Vous l'avez lu ?

— Bien sûr comme tous les autre Jules Verne. Il ne m'a fallu que deux journées pour tout connaître des péripéties de Phileas Fogg et de Passe-Partout.

— Mon préféré, moi, c'est Le Voyage de la Terre à la Lune.

— Vous avez lu Frankenstein ?

— Pauvre chose. Elle n'a pas demandé à venir au monde. Elle voulait simplement avoir quelqu'un à aimer. Elle n'a rien commis de monstrueux. Les monstres, ce sont les humains dans cette histoire. Et surtout cet abominable docteur ! Il a bien mérité sa mort !

Sans même qu'ils s'en rendent compte, Léon et Emma se mettent à discuter en toute intimité. Sanofi accaparant l'attention de Charles en lui racontant par le menu les effets miraculeux de ses préparations médicales sur sa clientèle.

— J'ai autant pleuré en terminant ce roman qu'en achevant Notre Dame de Paris, soupire Léon.

— Quelle douce tristesse. Quasimodo, qui n'a rien pour plaire, à part son nom étrange et son amour infini pour la belle Esmeralda. Pourquoi devait-il mourir ? La vie est injuste.

— Je ne vous le fais pas dire. Regardez. Mina Murray finit par épouser son Jonathan Harker. Alors que Lucy est décapitée puis brûlée comme une sorcière !

— Mina, quelle pimbêche : elle passe son temps à se plaindre. Ce qu'elle m'a saoulée. Tandis que Lucy, si pleine de vie et de sensualité...

— Et ce Jonathan, quel petit bourgeois sans envergure et sans ambition. De tous les personnages de Dracula, c'est vraiment le plus médiocre et le plus plat.

— À la place de Mina, je serais restée au côté de ce Dracula. Pouvoir régner sur les ténèbres. C'est excitant !

— Vous aimez la passion et l'exotisme. Je comprends votre frustration. Yonville est minuscule et ne ressemble en rien à Paris ni même Rouen.

— Mais comment faites-vous alors pour supporter cette monotonie ?

— À l'automne, je reprends mes études à Rouen. En surtout, je m'évade dans mes lectures. Je sillonne le globe. Je vais à la rencontre d'autres gens, d'autres cultures. Je vis des guerres, des catastrophes, je souffre, j'agonise, je meurs, je ressuscite. Sans les livres, je me serai déjà donné la mort.

— Vraiment ?

— Oui. J'ai même tenté de me suicider. J'ai voulu me pendre au chêne centenaire qui se dresse au milieu du cimetière.

— Et alors ?

— La corde a rompu ! Je suis tombé à terre. Ce n'était pas un hasard mais un signe divin. J'ai compris que mon heure n'était pas encore arrivée. Que j'avais un destin à accomplir.

— Et vous avez trouvé quel est-il ?

— Non, j'attends un autre signe. Ne croyez pas que je reste là à rien faire. Chaque nuit de pleine lune, je conjure les forces cosmiques. Je retourne au cimetière. Je me tiens devant le chêne sacré et, au milieu des sépultures, je lis un de mes poèmes.

— Vous écrivez ?

— Oui, je suis poète à mes heures perdues. Le frisson des rimes est la seule drogue qui me permet de supporter mon existence dans ce monde mort-né.

— J'aimerais tant vous entendre déclamer vos vers. Vous m'emmèneriez le mois prochain ?

— Et qu'en penserait votre mari ?

— Et alors ? Mina était bien fiancée à Jonathan Harker avant de rencontrer Dracula, le seigneur de la nuit.

Léon a du mal à déglutir. Il n'a surtout pas le temps de formuler sa réponse car plusieurs villageois en sueur déboulent dans l'auberge et interpellent Sanofi Homais :

— M'sieur Homais ! De l'aide ! De l'aide ! C'est l'Gustave ! Il est tout gris ! Il gémit et il bave ! Il a chopé la maladria !

— La malaria, brave paysan, la malaria, corrige Sanofi.

— Vite, m'sieur ! On a besoin de votre science !

— Je ne sais pas si je puis être d'un grand secours pour ce pauvre homme, mais je suis curieux de voir ça. Vous venez avec moi, Charles ?

Charles s'essuie consciencieusement la bouche avant de répondre, dépité.

— Et moi qui croyais pouvoir échapper à la peste blanche.

À suivre...

Malaria BovaryLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant