Chapitre 18

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                                                       Une semaine déjà que les cours avait repris, et déjà une semaine que le premier sang avait coulé. Celui d'un vampire, celui de Ian.
Elle n'aurait jamais pu boire celui d'un humain à cet instant, elle se serait laissé mourir, malgré la folie qui s'emparait d'elle.
Ian n'avait curieusement pas donné de détails de ce qui s'était passé. En fait, il avait menti.
Prétextant la faiblesse de Lucie, Ian l'avait ramené chez elle où, selon lui, elle vida successivement plusieurs pochettes de sang. Dylan, Byron et Aron n'avaient pas posé de questions, et furent bien heureux qu'elle ait enfin décidé de se nourrir afin d'achever la mutation. Dylan avait cependant exigé d'elle une absence de deux jours au lycée afin qu'elle apprenne à contrôler un minimum ses pulsions sanguinaires de prédateurs. Lucie fut dans l'obligation d'accepter et envoya un message à Denis, qui ne répondit jamais. Les deux jours s'étaient finalement avérés être une semaine complète, et elle se retrouvait maintenant à devoir retourner au lycée sans savoir si son meilleur ami lui adresserait la parole.

Ce matin-là, Dylan avait insisté pour qu'elle ne prenne pas le bus et monte avec eux dans leur voiture, chose qu'elle accepta à condition qu'on la fasse descendre quelques mètres avant l'entrée du lycée. Absolument peu à l'aise dans la Mercedes avec laquelle elle partageait très peu de bons souvenirs, Lucie regardait d'un œil distrait le paysage défiler par la fenêtre tout en écoutant Dylan lui parlant de l'excuse qu'il avait donné à l'administration du lycée pour son absence prolongée.
- Comment ça, photographe rattachée au marketing ? s'était-elle soudain exclamée.
Elle n'en était pas revenue. Dylan avait osé dire, non seulement à l'administration du lycée mais en plus à tous les élèves de sa classe, qu'elle était... photographe officielle ?! Des Free Fire ?! Mais elle ne connaissait même pas une seule de leurs chansons ! Ça n'allait pas du tout, ça !
Il n'aurait pas pu donner la même excuse que tout le monde ? Une maladie, n'importe quoi... mais pas ça ! Aron et Byron avait ri devant la tête ahurie de la jeune vampire, Ian avait grincé des dents (a priori tout aussi enjoué que Lucie à cette idée), et tous l'avait planté là : sur le trottoir.
Lucie avait marché comme une furie jusqu'au lycée, évitant soigneusement de croiser le regard des autres élèves qui ne pouvaient s'empêcher de chuchoter – du moins pour si l'on considérait qu'ils avaient compris ce qu'était le principe de chuchoter – et de s'exclamer en la voyant. Une raison de plus pour la classer numéro 1 sur ce fichu site internet, et une raison de plus pour Amélie de la détester. Elle claqua la porte de son casier et croqua méchamment dans une pomme.
Non mais quels abrutis !

Son esprit fulmina toute la matinée, rendant impossible une quelconque concentration aux cours. Concentration encore plus impossible à cause de la présence des frères Bloom dans la salle. Ils s'asseyaient toujours au fond, Aron et Byron faisant les pitres, Dylan en bon élève exemplaire mais incroyablement dragueur et Ian en roi de la non expression faciale. « Un vrai bad boy sexy » avait gémit Emilia, une fan de la première heure des Free Fire.
Cependant, ce qui dérangeait réellement Lucie, c'était Denis.
Il n'était visiblement pas là. Et il ne répondait absolument pas à ses sms. Ils ne s'étaient pas reparlés depuis ce jour-là. Celui où il était parti les yeux embués de larmes, celui où sa vie à elle avait complètement basculé. Elle mourrait d'envie de lui parler, de fondre dans ses bras, de rire, pleurer et de rire encore avec lui. C'est pourquoi, elle décida très rapidement de se rendre à son appartement après la pause déjeuner.

Après avoir récupéré ses affaires dans son casier, évité les fans des Free Fire de sa classe (qui mourraient d'envie de lui poser tout un tas de question) ainsi qu'Amélie et sa basse-cour, Lucie se précipita à l'extérieur du lycée au léger pas de course. Le vent hivernal était encore très frais, et les rues enneigées de Penvanya étaient souvent glissantes. Lucie savoura les caresses du souffle glacé sur sa peau et se délecta un instant de l'animation calme de la ville, contrastant avec l'insupportable cacophonie du lycée et sans s'en rendre compte, Lucie se retrouva déjà devant la porte de l'appartement en moins d'un quart d'heure.
Nom d'un caribou, mais qu'allait-elle lui dire ?
Elle n'y avait même pas réfléchi. En temps normal, quand il leur arrivait d'être en froid (quoique cela arrivait très rarement) il suffisait qu'ils se confessent tous deux et qu'ils se pardonnent mutuellement et tout se réglait. Aujourd'hui, elle ne pouvait même pas se confesser ! Elle ne pouvait plus se confier à son meilleur ami.
Avant qu'elle n'ait pu réfléchir à quoique ce soit, la porte s'ouvrit sur... rien du tout. Lucie s'aventura discrètement à l'intérieur de l'appartement, en risquant quelques appels timides envers son ami. Mais où était-il ? Tout était plongé dans la pénombre, le salon à peine éclairé de quelques bougies, le canapé était en vrac et de la vaisselle sale trainait de gauche à droite dans la cuisine.
La jeune fille se crispa, imaginant les pires scénarios : kidnapping, suicide, ... monstre sanguinaire caché dans le placard et se délectant des entrailles d'un meilleur ami en détresse ?
Juste au moment où cette idée saugrenue lui traversa l'esprit, la porte d'entrée claqua et un petit rire étrange la fit tressaillir.
Bon sang ! Si seulement elle possédait la vision nocturne des vampires ! Elle se rapprocha de la cuisine où le plus de bougies étaient allumées. D'autres ricanements se firent entendre. Lucie se mit à tâtonner la casserole vide posée sur les plaques à cuisson.
Tout à coup, un mouvement furtif la remua et un visage apparu à quelques centimètres de son visage.
GONG !
- Hiiiiiiiiiii ! hurla-telle.
La casserole était presque partie toute seule, s'écrasant sur le visage de... Denis ?! Oh mon dieu, elle avait vraiment fini par le tuer !
Paniquant, elle se précipita vers son ami désormais à terre. Il gémit, ouf il était vivant. Lucie le secoua un instant en ventilant un peu d'air autour de son visage avec sa main.
- Denis, Denis !! Réponds-moi, je t'en prie !
Sa petite tête brune fronça les sourcils. Il ouvrit les yeux, et bégaya sans parvenir à placer un mot après l'autre. La mâchoire de Lucie faillit se décrocher : il avait perdu l'esprit !
Puis, à son tour, Lucie fronça les sourcils et renifla un instant.
- Mais c'est qu'il est saoul, cet imbécile ! s'écria-t-elle.
- Eeeeeeh, fit-il d'un air absent et la voix complètement défoncée. Je te permets pas, cocotte... codec.
Et dire qu'elle avait cru l'avoir tué. Tu parles.
Inspirant à fond, elle se releva rempli une bassine d'eau glacé et plongea Denis tête la première à l'intérieur. Voilà qui devrait lui rafraichir les idées, au sens propre comme au figuré. Elle l'installa finalement sur le canapé avant d'ouvrir rideaux et fenêtres. Visiblement, cela faisait plusieurs jours que Denis n'avait pu vu la lumière du soleil car il gémit comme une pauvre créature sans défense et s'enfouit sous sa couette. Lucie gloussa ensuite, alors qu'elle l'obligeait à boire des litres d'eau plate.
Lorsqu'il fut enfin endormi, elle s'afféra au nettoyage. De la vaisselle à l'aspirateur, Lucie astiquait et frottait sans ménagement. Une vraie dépression à la Denis !

Finalement, après de longues heures à faire le ménage et à écouter Denis ronfler aussi fort que l'aspirateur, Lucie se laissa tomber sur le canapé près de lui. Il s'était réveillé depuis un moment déjà, mais n'avait rien dit.
- Tu fais grise mine, finit-il par articuler d'une voix pâteuse.
Lucie ricana.
- Voyez-vous ça...
Ils se sourirent. Au final, ils n'auront pas eu besoin de se confesser. Leurs yeux parlaient d'eux-mêmes. Denis glissa la main de Lucie dans la sienne.
- Photographe, hein... Comment tu t'es fourré là-dedans, encore ?
Lucie soupira, soulagée. Denis n'était pas son meilleur ami pour rien. Même sans être là, il avait compris le fait qu'elle n'avait rien demandé aux Free Fire. L'effet de l'alcool semblait assez dissipé pour lui rendre les idées claires. Il continua :
- T'inquiètes, on va tous les défoncer !
Ah. Pas autant décuvé que ça, le petit.
Lucie lui ébouriffa les cheveux, déjà en pagaille. Même saoul, dépressif et gâteux, Denis était adorable. Elle sentait déjà les paupières de son ami se refermer, il devait être si fatigué.
- Prend soin de toi, tête de pioche ! dit-elle. On se voit demain !
Elle attendit un instant que son ami se remette à ronfler pour se dégager de leur petite étreinte, ramasser ses affaires et sortir de l'appartement.
Finalement, l'entrevue ne s'était pas si mal passée.


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