Chapitre 17

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                                                  Ian la posa délicatement sur le sol afin de pouvoir fermer la porte à clef d'une petite salle complètement abandonnée du lycée. Cette salle se situait au dernier étage de l'établissement, au fond d'un couloir toujours désert et toujours à l'abri des regards. Du moins, est-ce ce qu'il avait cru comprendre en explorant l'établissement quelques heures plus tôt. Les fenêtres ne laissaient entrer que très peu de lumière. Il s'était mis à neiger sur le sol glacé de Penvanya.
Les vitres tremblaient, non pas à cause de la pluie mais à cause de Lucie. La terre semblait répondre à ses émotions. En vérité, il n'était guère surpris car il l'avait remarqué une première fois lorsqu'elle lui avait sauté dessus lors de sa transformation. Alors qu'habituellement sa joie de vivre et sa gentillesse réchauffaient le vent et amplifiait toute la beauté de la nature, sa colère et sa détresse faisaient vibrer les entrailles du monde et des êtres.
Il la reprit un instant dans ses bras et la fit s'asseoir au niveau de sa taille sur une table afin qu'elle puisse le regarder dans les yeux. Les incroyables yeux violets de Lucie, qui n'avaient fait que fixer inlassablement le sol jusqu'à lors, croisèrent alors ceux azurs du jeune homme.
Les vitres cessèrent de trembler.
Visiblement elle se calmait peu à peu, et ses larmes qui perlaient sur son visage séchaient. Ian contempla un moment son visage et caressa la crinière blond platine de la jeune fille qui tentait de remettre son pull fin gris sombre correctement sur ses épaules.
Elle semblait si... fragile.
Or, une vampire alpha ne devait pas paraître fragile. Les alphas étaient puissants, hautains, arrogants et froids à la différence de Lucie qui apparaissait à ses yeux de vampire inférieur un défaut mortel. Et cela ne lui plaisait pas du tout. Mais alors pas du tout.
Il détestait les vampires alpha quels qu'ils soient. Il détestait les humains. Elle était les deux à la fois.
Il détestait la compassion et se plaisait dans la froideur. Il ne le pouvait pas.
Il n'y avait pas de mauvais vampires. Seulement des vampires. La bonté, les sentiments, il les avait pourtant refoulés avec le temps.
- Les vampires ont beau paraître odieux et sans sentiments, ce sont les êtres qui ressentent le plus les émotions des gens, déclara Lucie d'une étrange voix.
Elle le regarda avec plus d'attention.
- C'est à la fois la plus grande faiblesse et le plus cruel pouvoir de destruction, continua-t-elle.
Lucie lâcha tranquillement le pull noir du jeune homme auquel elle s'était agrippée depuis une dizaine de minute et repris ses distances. Un voile de tristesse assombrit ses yeux.
Ian se sentait plus perdu qu'il n'en laissait paraître. Que pouvait-il répondre à ça ?
- Je suis un monstre, dit-elle calmement.
Ian fronça les sourcils.
- Tu es un vampire, concéda-t-il.
Il souriait tendrement et Lucie roula ses yeux d'un air fatigué.
- Je crois tu ne comprends pas, Ian.
- Bien sûr que je comprends, je suis un vampire, je suis l'incarnation du monstre par excellence.
- Non tu ne comprends pas.
- Je te dis que si...
- ET MOI, JE T'AI DIT QUE NON ! hurla-t-elle.
La terre se mit à trembler à nouveau. Le monde entier semblait obéir à la colère de la jeune alpha.
Ian recula un instant, surpris. Lucie respirait fort, trop fort, trop mal.
- Je n'ai jamais eu autant envie de faire du mal à une personne. J'ai imaginé son visage qui s'écrasait littéralement entre mes mains et je me délectais d'un plaisir irréel de cette douleur virtuelle.

Ian écarquilla les yeux. Il avait cru un instant que Lucie avait gardé sa fragilité d'humaine, mais en réalité elle s'était imprégnée de la folie furieuse de ses semblables. Comme eux, elle aimait, désirait la douleur de ses victimes contrairement aux autres vampires.
Comme si elle cherchait l'approbation de ses sentiments par le jeune vampire, elle posa un regard sur lui. Mais aucun sourire, aucune approbation n'émanait du visage de Ian qui la fixait gravement de ses yeux azurs perçants.
- Il faut que tu te nourrisses.
C'était une évidence.
Sang. Le mot retentit comme un gong dans la tête de Lucie qui remarqua que Ian s'était rapproché d'elle. Il mettait en avant son cou blanc, délicat. Elle ne pouvait pas faire ça, elle ne pouvait pas !
Surtout elle ne le voulait pas. Mais le désir parlait de lui-même.
Et plus elle regardait la gorge de son ami, plus elle sentait chaque particule, chaque molécule du liquide rouge qui circulait dans tout son corps. Elle tourna ses yeux un instant vers ceux de Ian.
Il la fixait toujours, ses yeux bleus luisants dans l'obscurité. Elle voulut s'y raccrocher, comme dernier rempart à la réalité, mais s'y perdit. Un azur si beau, si profond, si attirant...Etait-ce le sang qu'elle désirait ou bien l'être entier qu'était Ian ? Lucie ne savait plus.
Elle se débattit ardument, mais les bras de Ian la retenaient avec une force si démesurée que sa lutte était vaine et inutile. Il l'obligea à rapprocher son visage de son cou. Et, à cet instant, elle comprit que l'inévitable arrivait.
Ses lèvres s'étaient posées sur la peau du jeune homme.
Ce fut comme un choc électrique.
Et elle y goûta. Sa vie bascula, des larmes perlèrent sur ses joues.

Comme une incroyable cascade d'émotions, le sang explosa dans sa bouche. Une palette de nuances acides et sucrées se déversait en elle. Le liquide s'engouffra dans le creux de sa langue, continua son chemin à l'intérieur de sa gorge parcourant toutes les parcelles de son corps. De mini décharges électriques la firent frissonner d'un plaisir intense. Tout son être brûlait de soif, de désir.
Elle se sentit comme libérée, libérée d'un poids interminable de souffrances qu'elle portait depuis le début de la journée. Non depuis la nuit des temps.
- Hé... doucement, soupira Ian d'une voix presque inaudible, comme s'il était tout aussi étourdi.
Mais Lucie n'avait pas envie de s'arrêter. Elle avait besoin de sang, de ce désir immortel, de toute cette énergie. Toujours plus.
S'appuyant sur les épaules du jeune homme, comme si elle craignait qu'il ne s'enfuisse, Lucie buvait avec ardeur et passion ce tout nouveau trésor qu'elle avait découvert. Le sang.
Elle ne le voyait pas, mais sur son visage Ian souriait tristement, presque figé. Et pourtant, étrangement, tout cela lui faisait du bien à lui aussi. Le poison des morsures de vampire. Voilà donc la sensation que cela produisait. Ce n'était pourtant pas la première fois, mais jamais il ne ressentit une telle intensité. Il serra ses bras autour de la taille de la jeune fille, la rapprochant toujours plus près de lui. Il le voulait soudain lui aussi, de ce désir interminable.

« Un, deux, trois, il était une proie... » chantonna une voix mélodieuse.
Lucie se figea. Encore elle. Encore cette voix. Dans sa tête.
« Quatre, cinq, six, qui était exquise... »
Ian fut repoussé violemment par la jeune fille.
Elle ne le regardait pas, ses yeux brillant dans l'obscurité. Elle ne pleurait plus. Son visage était dur, froid et tacheté de sang.
Bizarrement, comme plongée dans un mutisme et une réalité confondue, elle se leva calmement et délicatement, s'essuyant le visage avec un bout de tissu qui trainait. Elle se dirigea vers une fenêtre brisée et se mit à observer chaque détail du paysage blanc et pluvieux de l'extérieur. Le vent claquait tandis que le froid se posait sur la peau immaculée de la jeune fille. Faisait-il déjà si froid dans cette salle ? Son corps semblait se pencher, comme attiré par le sol, et ses yeux irradiaient d'un violet luminescent.
Ian posa son bras sur son épaule et la fit reculer. Il sortit son portable, pianota rapidement un message à l'attention de ses frères puis prit la jeune fille sur son dos.
- On rentre à la maison maintenant, dit-il.

« Sept, ...huit..., neuf,... » continuait la voix à l'esprit de Lucie.
Ils sautèrent par la fenêtre.


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