Chapitre 16

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                                                            Cela faisait déjà trois heures que Lucie tentait de regarder dans les profondeurs de la forêt à travers la fenêtre, à côté de laquelle elle était assise, depuis le début du cours de l'ennuyeux professeur Crouflard. Sa voix grave et molle –comme elle l'était naturellement– n'atteignant jamais le fond de la salle, et faisait office de bruit de fond dans les oreilles de la jeune fille.
Du moins est-ce ce qu'elle aurait souhaité, aimé, désiré au plus profond de son âme. La nouvelle nature de son corps et de son être qu'elle refusait d'admettre, de reconnaître et au fond de devenir lui voulait la peau. Mourir ? Elle s'en fichait. Elle l'avait déjà fait.
Souffrir ? Clairement, voilà ce qui se passait.
Sa vue n'était pas des meilleures, et même plutôt des plus troubles, tandis que son ouïe captait bien trop de choses en même temps. Ainsi chaque mot que prononçait Crouflard était décortiqué au moindre décibel, chaque chuchotement explosait ses tympans et chaque ricanement du fond de la salle semblait désintégrer toutes les cellules de ses oreilles. L'une après l'autre. Toutes les ondes sonores se prolongeaient jusqu'à ses tripes et faisaient vibrer son organisme.
Le monde entier semblait jacasser, jacasser et encore jacasser. Amélie et les triplettes asiatiques, chacune assise tout près des cuisses des grands sportifs de la classe, piaillaient. Une vraie basse-cour. Mais était-ce le plus insupportable ? Non.
La jeune fille ne pouvait plus supporter les piaillements prononçant, à toutes les sauces et avec tous les accents du monde, « Free Fire » et les prénoms de ses membres.
Alors Lucie plongeait ses yeux dans le lointain, fatiguée de tous ces piaillements et de tous ces mouvements de classe. Elle aurait pu hurler pendant des heures sans s'arrêter, puis au moment même où le premier flocon de neige se posa au carreau de la fenêtre, la sonnerie retentie.
Il fallait qu'elle s'en aille. Il fallait qu'elle s'éloigne du monde, et tant pis... si cela était pour une durée indéterminée. Lucie se leva et tenta de se diriger le plus naturellement possible vers le couloir. On ne devait pas la voir dans cet état.
Ni Amélie, ni ces satanés vampires.

Elle vit une pomme dans son casier et son ventre se mit à réclamer son dut, tiraillant son estomac d'une force non mesurable. Ses jambes se mirent à flageoler, et Lucie remercia le ciel d'avoir placé son casier au fond du couloir le moins fréquenté du lycée.
Mais elle n'était pas assez loin du monde apparemment.
Chaque bruit et chaque son sifflaient à ses oreilles. La jeune fille se sentait oppressée, défaillir, mourir... Elle n'arrivait pas à respirer, elle ne le pouvait pas, elle ne le pouvait plus. Ou bien ne le désirait-elle pas ? Elle ne savait pas, elle ne savait plus. Et pourtant, étrangement, elle ressentait une colère montée en elle. Lui brûler la gorge.
- Notre monstrueuse princesse serait-elle encore malade ? siffla la voix d'Amélie dans son dos.
Lucie referma son casier en le claquant si fort que le mur en trembla presque, faisant légèrement reculer les trois poupées asiatiques qui se tenaient toujours derrière la reine des serpents en chef. Lucie n'en pouvait plus. La colère grondait, tel un volcan se préparant à rentrer en éruption.
Elle préférait mille fois s'occuper de son organisme instable en cet instant, que des problèmes d'égo d'une gamine.
- Et toi ? riposta Lucie. Toujours aussi conne ?
La brunette posa sa main contre le casier de la jeune fille en rapprochant son visage d'elle. Visiblement, Amélie tentait de l'intimider. Pourtant Lucie voyait au fond des yeux de la jeune peste que la frayeur commençait à pointer le bout de son nez.
- Et ton pote gay ? Comment va-t-il ?
Lucie serra les points.
Il fallait absolument qu'elle garde son calme... mais les conversations de tous les élèves, les ricanements incessants des trois asiatiques, les frottements des chaussures sur le sol et les craies qui glissaient sur les tableaux des salles à plus de cinquante mètres d'elle lui faisaient grincer les dents.
- Tu saaiis, continua Amélie en faisant couler tous les mots qu'elle prononçait, je ne sais pluuus s'il m'avait surpriiiiis la dernière fois avec Maaarc...
C'était trop. Trop de bruit, trop de tout.
Lucie agrippa légèrement le court chemisier de la jeune fille et mit en évidence l'incroyable armada de bagues pointues de ses mains.
- Dis un mot de plus et je t'écrase la mâchoire, fit Lucie d'une voix sèche, froide et incroyablement calme.
Cette violence verbale surpris vaguement Lucie mais elle ouvrait les vannes. Tous les bruits du couloir avaient augmenté de volume.
- Tu saaais, continua inlassablement Amélie avec un sourire malsain aux lèvres, lorsque lui... et moiii on était à califourchon et qu'on faisait des galipettes.
Et c'est à ce moment-là que Lucie découvrit le visage de Denis décomposé.
Il venait d'arriver et avait tout entendu. Les larmes lui montaient aux joues, si bien qu'il préféra partir plutôt que d'être encore plus humilié. Et c'est à ce moment-là qu'Amélie pâlie.
Non pas parce que Denis avait pleuré, mais parce qu'elle vi,t en cet instant même, l'incroyable fureur et la rage parcourir les yeux violets scintillants de la jeune blonde qui se tenait devant elle. Telle une déesse de la guerre, une réincarnation du dieu Arès dans le corps sublimé d'Aphrodite, Lucie irradiait d'une lumière qui puisait son énergie dans le cœur en fusion d'une des plus admirables étoiles que l'univers ait pu créer.
L'incroyable bague armure griffe de Lucie se pointa sous la gorge d'Amélie, prête à lui arracher la trachée, et la brunette ferma les yeux de frayeur.
« Le sang va gicler pauvre petite proie idiote, et lorsqu'il sera suffisamment répandu sur chaque millimètre du sol je t'exploserais le crâne. »
A cette pensée, Lucie faiblit un instant. Qu'est-ce qu'elle faisait ? A quoi elle pensait ? Cependant, étrangement, elle s'en fichait presque, elle sentait une puissance, celle de la colère, sa colère, jaillir de son être faisant de chaque particule de métal qu'elle portait un appel au massacre. Son corps criait sa soif. Et elle aimait ça.
- Ça suffit !

La voix avait résonné dans les oreilles de Lucie, si bien que pendant un millième de secondes tous les bruits que ses oreilles entendaient depuis des heures s'étouffèrent. Pourtant ce n'était qu'un chuchotement inaudible à ses oreilles. Une main s'était posée sur son épaule, et Lucie lâcha sa proie. Elle entendit les trois pimbêches asiatiques s'excuser brièvement et partir en courant abandonnant la pauvre Amélie. Celle-ci se détacha de Lucie et baissa quelque peu la tête. Elle bégaya quelques excuses et s'enfuit, mais Lucie n'y faisait quasiment pas attention.
Elle entendait de nouveau tout.
Les conversations, les frottements, les ricanements, les gémissements, les craies, les claquements de portes, le bruit des horloges,... Elle allait hurler, elle allait vraiment hurler ! Elle le voulait, le désirait, le suppliait !!

« Tu ne seras plus jamais la même... »
Lucie plaça instinctivement ses mains sur ses oreilles en tirant sur son bonnet gris comme si elle voulait se cacher.
- Tais-toi ! chuchota-t-elle à la voix.
« Voilà ce qui arrive quand on est vampire » continua-t-elle « tu es un monstre... »
- Tais-toi ! répéta Lucie s'agenouillant et protégeant ses oreilles d'un danger invisible.
« Plus jamais la même... toujours un monstre »
Des bras la soulevèrent.
C'était Ian, sa voix douce et rassurante semblait chatouiller ses oreilles, lointaine. Il voulait la rassurer, mais elle ne comprenait strictement rien à rien. Puis elle sentie le vent faire voler ses cheveux, Ian... courrait ?
Le temps semblait arrêté, le peu que la jeune fille voyait semblait figé. Les gens continuaient de parler sans faire attention à eux ce qui était étrange...
« Un monstre... »
La voix résonnait si fort dans sa tête qu'elle crut que son crâne se fissurait en milliers de morceaux, et des larmes glissèrent sur ses joues.


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