Chapitre 12

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                                 Lucie avait la nausée. Cette fois-ci le problème paraissait presque irréel. Elle était morte, du moins c'est ce que tout le monde lui répétait. Pourtant elle ne s'était jamais sentie aussi vivante que jamais, même libérée d'un poids qu'elle ne connaissait même pas.
« Morte » ce mot résonnait dans sa tête et la voix froide qu'elle avait entendue semblait vouloir revenir la hanter, mais elle ne le voulait pas. Elle ne voulait plus l'entendre car elle avait l'impression de devenir folle, de perdre totalement la raison.
Tout le monde la regardait, attendant une réaction de sa part. Aron et Byron avaient les yeux pétillants d'excitation, Auguste Fletcher la regardait avec respect tandis que Dylan et Ian, eux, avaient le visage sombre.
- Alors ça y est, dit Dylan, elle est des nôtres...
- Tout à fait, confirma Fletcher, Lucie est une vampire.
Lucie faillit s'étouffer. Ce mot « vampire », lui était à la fois tellement familier et tellement lointain à la fois. Elle ferma les yeux intensément, elle sentait cette voix qui se moquait d'elle. Comment pouvait-il dire une connerie pareille aussi décontracté ? Le monde entier semblait se moquer d'elle. Ses muscles se tendirent sous la pression qu'exerçaient sur elle les révélations surréalistes du dit Fletcher.
- Non, dit-elle froidement.
Ils la dévisagèrent, certains surpris d'autres las. Sans doute les fatiguait-elle à refuser ce qui paraissait être une vérité implacable à leurs yeux. Au fond d'elle le savait, que tout était réel. Tout s'emboîtait dans sa tête, tous les événements inexplicables prenaient sens mais elle ne pouvait pas l'accepter. Etait-ce son cœur qui n'acceptait pas la logique, ou était-ce l'inverse ? Elle ne saurait le dire.
- Ce n'est pas possible, articula sa bouche machinalement.
Les vampires n'existaient pas. Et même s'ils existaient, on ne devenait pas vampire en faisant un accident de la route, sinon il y aurait un bon millier de nouveaux vampires chaque année.
Tous les visages se tournèrent vers Auguste Fletcher, attendant une explication. Mais l'explication qu'il allait donner n'avait rien de drôle et n'était pas ce qu'ils attendaient du tout. Il se rapprocha délicatement de Lucie et lui prit les mains tout en faisant signe aux garçons de s'asseoir et de se calmer. Il semblait à la fois ému et inquiet.
Lucie, elle, était fatiguée de ces gestes de compassions. Elle ne le connaissait pas.
- Ma chère petite Lucie, tout ce que je vais te dire maintenant est très sérieux et tu ne dois pas en douter.
La jeune fille hocha la tête, et respira un bon coup. Elle sentait qu'elle allait rester en apnée pendant un moment.
- Tu dois à tout prix maîtriser tes émotions, tu pourrais rentrer dans une folie inimaginable et tu ne pourrais plus en sortir si tu ne le fais pas. Je te réexpliquerai tout à l'heure pourquoi cette notion est importante, mais m'as-tu compris ?
Autre hochement de tête. Les garçons semblaient tout à fait surpris par un tel traitement de faveur et par un tel mystère autour de la jeune fille. C'était un spectacle peu commun, une nouvelle vampire était née après avoir été écrasée par un camion.
- Il existe en ce monde beaucoup de créatures magiques. Une des plus importantes est le vampire. Tu sais ce qu'est un vampire ?
Troisième hochement de tête. Tout le monde connaissait ce qu'était un vampire ! Le monde entier en fantasmait.
- Les vampires sont des êtres quasi immortels qui possèdent des pouvoirs magiques qui leur sont propres. Ils boivent du sang, certes, mais pas forcément humain et ne brûlent (ou ne brillent pas) au soleil. Ce sont des êtres très puissants et très dangereux s'ils sont fous.
Il fit une légère pose. La magie ? Lucie cligna plusieurs fois des yeux.
Ça n'allait pas du tout. Du tout.
- Il existe plusieurs types de vampires : les vampires alpha, ou au sang pur, sont les vampires les plus puissants qui existent au monde et sont divisés en plusieurs familles alpha où la consanguinité est très fréquente.
Lucie fit une grimace, d'après ce qu'elle savait la consanguinité n'était pas tout à fait recommandable mais chez les vampires cela semblait différent.
- Les vampires béta sont les vampires les plus nombreux, continua Fletcher, qui sont des vampires dits normaux plutôt puissants mais beaucoup moins que les alphas et enfin les vampires oméga.
A ces mots, les garçons qui n'avaient pas bougé d'un cil remuèrent un peu.
- Les vampires oméga sont des vampires fous et sanguinaires créé par les vampires alpha. Les humains mordus par les vampires alpha qui ne sont pas tués se transforment en vampire oméga : ils ne sont pas très puissants mais font des ravages avec la civilisation humaine.
Auguste Fletcher lui demanda si elle avait compris et celle-ci hocha encore une fois la tête. Pour l'instant « tout allait bien », elle comprenait à peu près les différentes catégories. D'après ce que disait Ian et les autres, ils étaient des vampires béta ce qui était le plus normal, et l'homme à la robe aussi.
- Tous ces vampires ont le besoin d'être encadré et ont donc créé il y a longtemps une sorte de société. Tout en haut se trouve le Grand Conseil dont je fais partie qui s'occupe de l'organisation, en bref de tout ce dont a besoin une société. Les « citoyens » sont les vampires alpha et béta. Le seul problème c'est que certaines familles alpha ont un goût très prononcé pour le pouvoir et mettent un peu la pagaille. De plus les problèmes des vampires oméga sont importants et on ne peut laisser la réputation des vampires être salie.
- Et c'est pour ça que nous, on est là ! dit Aron en souriant.
Les quatre frères se regardèrent et Fletcher fit un petit mouvement de la tête pour acquiescer. Blasée, Lucie les regarda en biais. Qu'en avait-elle à faire ? Tout ce qu'elle souhaitait, c'était le silence.
- Effectivement, le Grand Conseil a mis au point le système des équipes de chasseurs. Leur rôle est d'éliminer les vampires oméga.
Donc les frères Bloom étaient des vampires chasseurs de vampires. Free Fire n'était qu'une façade, pour se fondre dans la société.
Super.
La vie était une incroyable mascarade.
- C'est bien tout ça, dit ironiquement Lucie, mais qu'est-ce que je viens faire dans tout ça ?
- J'y viens mon petit, j'y viens, dit Fletcher à peine sensible du ton qu'elle employait. Il existe des familles Alpha très puissantes et méprisées et d'autres très puissantes, très respectées et très aimées. Sache ma chère enfant que tu es un membre d'une de ces dernières.
Cette fois, ce furent Dylan et les jumeaux qui faillirent s'étouffer.
- Quoii ?!! s'exclamèrent-ils en même temps.

Lucie, elle, était lasse des révélations, et même si surprise fut-elle, elle n'en avait plus rien à faire. Elle se fascinait elle-même par son manque de réaction. Elle regardait les maudits frères Bloom d'un air presque indifférent. Au fond, leur surprise ou leur inquiétude feinte n'avait aucune légitimité. N'étaient-ils pas responsables de son état ?
Elle surprit l'air beaucoup plus sombre de Ian. Son visage était fermé et imperméable, presque insondable. Son visage était tourné vers l'extérieur, les yeux plongés dans la forêt qui bordait la maison.
- Chaque famille alpha est représentée par une pierre, continua Fletcher comme pour répondre à une question évidente qu'aurait dû se poser la jeune fille. Et on reconnait à quelle famille appartient un vampire alpha par la couleur de ses yeux qui est la même que celle de leur pierre. Ta famille est la famille Ameth car tu as les yeux violets : améthystes si on emploie le bon terme.
Il y eut un lourd silence. Tout n'était que vérité car trop de preuves. On connaissait enfin l'explication à la couleur étrange de ses yeux. Au fond, tout revenait toujours à ses yeux. Quoiqu'elle fasse, qu'elle dise ou qu'elle pense, cette satanée couleur semblait la définir aux yeux de tous.
- Il y a longtemps de cela il y a environ cent ans, à l'époque de la première guerre mondiale, une autre guerre avait lieu mais chez les vampires. Des vampires du Grand Conseil avaient été corrompus par un vampire alpha et devenaient tyranniques. Cependant il existait heureusement une résistance à cette tyrannie et certaines familles alpha y prirent part. Les alphas évitent de se battre entre eux car il ne peut jamais y avoir de fin. La famille Ameth, ta famille, était la première à avoir résisté. Ta famille était très puissante et très respectée, il était facile pour elle d'avoir du soutien. La guerre prit fin, grâce à un de tes ancêtres.
Fletcher s'agita un moment, puis il continua :
- Mais pour toi et ta famille tout venait de commencer. Une grande bataille s'annonçait, la mort s'annonçait. Un danger si grand que ton ancêtre prit une décision cruciale une nuit de décembre, un jour de neige comme celui-ci. Et c'est ton existence qui explique enfin le mystère.
- Le mystère ? dit Aron. Vous voulez dire que ce que pour vous, membres du Grand Conseil ce qui avait pu se passer cette nuit-là était un mystère ?
- Oui mais voici ma théorie : ton ancêtre, avait une enfant qu'elle aimait plus que tout au monde. Elle avait vu assez de morts, assez de sang et pourtant elle était un vampire. Mais elle voulait vous protéger, vous sa descendance c'est pourquoi elle a fait sacrifice de sa vie.
Il y eut un silence.
- Le sacrifice de vie permettait de rendre sa descendance humaine, il n'y avait plus d'yeux violets plus de trace de vampire en vous, vous étiez sauvés. Mais toute magie a un point faible. Au bout d'un moment elle commence à s'effacer, s'affaiblir, et c'est ce qui explique la couleur de tes yeux.
Auguste Fletcher semblait fier de son exposé. Et tout le monde semblait accepter ce qu'il disait. Tout le monde sauf Lucie.
- C'est drôle, fit-elle sarcastique.
- Pardon ? questionna Fletcher, qui ne s'attendait sans doute pas à une réaction aussi peu... enthousiaste (comme si tout le monde se serait félicité de sa nouvelle condition de créature buveuse de sang humain, youhou.)
Elle perçue du coin de l'œil, l'attention de Ian revenir dans le salon.
- C'est drôle, reprit-elle. Non vraiment très drôle. D'abord, une rencontre accidentelle avec un groupe de starlettes londoniennes qui sont en réalité des vampires, et maintenant un vieux mage barbu tout droit sorti d'un bouquin qui vous annonce tout pimpant que vous êtes des leurs. C'est encore plus amusant, lorsque cette même personne semble soudain se souvenir de l'existence d'une famille très puissante aux yeux violets disparue dans des événements tragiques, que tout le monde connaît mis à part la famille concernée.
Lucie soupira, les yeux aussi moqueurs.
- On se fend la poire, effectivement !
La petite assemblée contemplait, légèrement ahurie, la jeune fille.
- Mais, ... fit Fletcher. Tu ne comprends pas l'espoir que ça représente ?!
- L'espoir ? répéta-t-elle d'un ton tranchant. Je n'en n'ai pas demandé, moi, de l'espoir !

Les yeux de Fletcher s'assombrirent, comme s'il fut blessé. Lucie ressentie une pointe de culpabilité en elle, et elle leva la main au moment où le vieux vampire s'apprêtait à réagir.
- Je sais, fit-elle. J'ai compris.
Elle déclara, contrainte mais lucide des évènements :
- Lorsque je suis morte. Mon moi vampire qui sommeillait au fond de mon être s'est réveillé, par instinct de survie et a pris le dessus, et je me suis transformée. Je suis devenue, ou plutôt redevenue vampire. Ce que j'aurais dû être depuis le début. 
Elle reprit: 
- J'étais humaine, pas stupide, merci. 
Auguste Fletcher acquiesça surpris, sous les yeux écarquillés des frères Bloom.
- Alors soi: les vampires existent. Soit: j'en suis une. Soit: celle d'une famille puissante et légitime héritière de je ne sais trop quoi. Mais je m'en contre-fiche, car rien ne change ! Je ne suis finalement pas morte ? Tant mieux ! Ça ne veut pas dire que je vais partir butiner des cadavres et vivre recluse dans une société de vampires dépressifs !
Elle les avait sans doute insultés, même si non personnellement.
- Je ne vous demande rien, alors ne me demandez rien en retour. Peut-être devrais-je m'appeler Lucie Ameth, mais il n'en sera rien. Ce nom est désuet. Je resterais une Peters, que vous le vouliez ou non. Imposez-moi ce que vous voudrez, mais ne tentez même pas de balayer ce qui m'a construit.

On ne pouvait pas débarquer dans sa vie et dans sa maison d'un air innocent, claquer des doigts, et faire d'elle ce qu'elle n'avait jamais été ou jamais souhaité être. Elle avait été indépendante et autonome jusque-là, cela n'allait sûrement pas changer aujourd'hui (même si le mot « vampire » était en ligne de tir).
Pour autant, son esprit rationnel et logique ne pouvait balayer l'irrationnelle vérité et réalité qui se présentait à lui. Elle était consciente que sa vie ne serait plus la même, mais le contrôle qu'elle avait sur elle ne devrait en aucun cas changer. Auguste Fletcher croisa son regard, il l'avait compris.
Etrangement, Lucie aima soudainement cela.
Lucie se leva, et lui tendit la main.
Ils passeraient un accord.


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