Prologue

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Le quatrième ange sonna de la trompette :
le tiers du soleil fut frappé, et le tiers de la lune et le tiers des étoiles ;
ainsi chacun d'entre eux fut obscurci d'un tiers, le jour perdit le tiers de sa clarté
et, de même, la nuit.
Apocalypse de Jean, chapitre 8, verset 12


(There's) too many people, too many dying
Too many lying, too many crying
(There's) too many voices, so little choices
At night I lie awake, feels like heartache
Tricky, Passion of the Christ



Le petit parc désert ressemble à ceux qui jouxtent les barres d'immeubles en béton dans toutes les cités : toboggan, balançoires, bac à sable, le tout entouré de grillage. Pour enfermer les enfants, ou empêcher les adultes d'entrer ? Ce qui est sûr, c'est qu'à cette heure avancée de la nuit, dans le froid de janvier, personne ne viendra s'y balader. Surtout à cause de toute cette boue accumulée, vestige gris de la neige tombée tout le jour.

Le jeune homme qui passe là n'a pas dix-huit ans. Même en pleine nuit, même dans les rues désertes, il rase les murs par réflexe, cherche à se fondre dans les ombres afin d'éviter de se faire remarquer, par les flics surtout. Ses origines béninoises, sa dégaine de racaille, jogging et blouson typiques des années 90, et sa réputation de petite frappe lui jouent beaucoup trop de tours ces derniers temps. Il a une conscience aiguë de représenter le parfait cliché du jeune des cités mais quelque part, il s'en fout pas mal. Surtout ce soir.

L'endroit, assorti à son humeur, le déprime. Une sorte de mélancolie sombre et dégueulasse qui vous colle à la peau, une vraie chape de plomb entourée de brouillard. Il pousse la petite porte grillagée qui grince sous le mouvement, entre dans le parc, et s'assied sur un des bancs couverts de tags. Il lui reste une cigarette dans la poche de son blouson, qu'il allume comme ça, sans briquet ni allumette. D'habitude, il évite de faire ça en public mais là, pas même un chat ne traîne dans le coin pour le surprendre.

Pour la première fois depuis longtemps, il se prend à souhaiter que Dossou soit présent. Il n'avait pas pensé depuis des années au Vieux, à sa voix parcheminée, ses yeux perçants. Le jeune homme n'aime pas songer à lui car son souvenir le ramène immanquablement à son ami Élias et à sa propre solitude. Sa mère n'est plus là non plus, et son oncle n'a pas remarqué qu'il était parti. Il vit à présent chez un pote qui deale du shit. Et c'est à peu près la seule perspective de carrière qui s'offre à lui. Même son bac, il ne l'a pas. Il possède, en revanche, une lucidité telle sur sa propre situation et sur sa vie qu'il aimerait parfois se cogner la tête contre un mur pour l'en arracher.

Le Vieux a disparu. Le Vieux disait à sa mère que son fils accomplirait de grandes choses, qu'il détiendrait un pouvoir si puissant qu'il pourrait changer l'avenir, mais le Vieux n'est plus là pour le guider. Aujourd'hui, il est capable d'allumer ses clopes sans briquet et de parler aux morts qui acceptent de discuter avec lui. Quel pouvoir, vraiment.

La neige se remet à tomber. Le jeune homme tremble dans son blouson. Impossible de dormir sur ce banc comme il l'avait prévu, et il ne croit pas pouvoir trouver une cave ouverte afin de s'y réfugier. Pas question de sonner chez sa voisine si c'est pour qu'elle le regarde avec pitié et lui dise de rester, qu'ils peuvent se serrer à six dans son trois-pièces.

Vous ne voulez pas m'avoir chez vous. Pas après ce que j'ai fait.

Le froid engourdit ses mains déjà douloureuses des coups assénés à son pote, celui chez qui il vivait jusqu'à présent. Il a tabassé la gueule de cet enfoiré au point que ce dernier en est tombé dans les pommes, puis il l'a abandonné sur place, le visage défoncé, la tête dans une mare de sang. Il est parti sans chercher à savoir s'il allait se relever ou pas. Son ami est mort à l'heure qu'il est, le jeune homme a senti son esprit s'échapper de son corps désormais sans vie. Ne devrait-il pas prévenir les flics ?

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