Chapitre 11 - Spectacle - Partie 3

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Les pavés tremblaient. À trois mètres autour de Fillip, la pierre se déchaussait et le sol s'entrechoquait, percussions minérales dont la rumeur, à peine un murmure stupéfé, enflait à présent en cacophonie lapidaire.

L'homme, stoïque au cœur du séisme dont il était l'épicentre, gardait les mains au fond de ses poches et le regard rivé dans l'œil cyclopéen de Notre Dame. La rosace chatoyait entre deux rayons de lumière, splendide ouvrage aux courbes si fines qu'elle paraissait animée d'une vie propre, détachée des bassesses du monde.

Le sorcier et la façade gothique se toisaient, elle drappée de sa superbe indifférence, lui tendu par l'effort surhumain qu'il s'appliquait à dissimuler sous un masque affable. Il retenait ses sortilèges, barrait sa puissance, pour qu'à l'instant où il la relâcherait, rien ne puisse y résister. L'air vibrait, la magie sifflait, filait, refluait, ondulait autour de lui, sans qu'il ne donne l'impression de s'en soucier.

Il affichait un sourire, un air de rien. Il fallait que cela n'ait l'air de rien. Il devait paraître aussi à l'aise à Paris que Leuthar l'avait été à Niémen. Marquer les consciences, marteler son message. La cathédrale devait sa sauvegarde aux humains et aux sorciers qui, par le passé, avaient œuvré ensemble pour préserver et restaurer l'édifice. De cette alliance, l'Ordre ne voulait plus, et sous leur résolution, même la plus solide des constructions allait s'effondrer comme un tas de brindilles balayé du revers de la main.

Fillip perdit son regard vers des deux flèches, dressées à crever le ciel, loin au-dessus de lui. L'alerte devait avoir été donnée. L'armée fédérale arrivait. Les spectateurs prenaient place, la presse se terrait déjà dans les bâtiments aux abords de l'édifice, le spectacle pouvait commencer. Il leva son poing fermé vers la bête millénaire.

La pierraille autour de lui se tut, plongeant le parvis dans son dernier silence. Le vitrail de la rosace explosa ; un bruit de cristal brisé, mélodieux hoquet de surprise. Les vitraux des tours nord et sud suivirent dans un subtil contrepoint. La pluie de verre scintilla sa symphonie de couleur sous le soleil d'été, dernier éclat avant de crépiter mille tintements contre les pavés. Le tonnerre d'une explosion emporta les délicates notes, noyées par le fracas des blocs de calcaire brisés.

Notre Dame tressaillit. La magie du sorcier plongeait dans les entrailles de la ville, détruisait les cavités du sous-sol fragilisé par un millénaire d'asservissement humain. Un roulement grave s'élevait du parvis, de plus en plus fort. Fillip baissa lentement la main. Le plus difficile était passé, ses maléfices lancés, ne lui restait plus que le spectacle à savourer.

Notre Dame gémit. La façade de la cathédrale s'effritait, ses fondations grinçaient, ses murs craquaient. Le grand portail et son cortège de saints aux regards froids se fendit, posant un point final au jugement dernier qu'il n'avait cessé de tenir, siècle après siècle. La lézarde courut sur toute la hauteur du monument. Gargouilles et statues se jetèrent dans le vide sur son passage. Un nouveau coup de semonce, plus sourd, plus grave que les précédents déchira le tumulte. Notre Dame tituba.

Elle s'enfonça de presque un mètre, ses tours tanguèrent, le toit de la nef s'effondra et l'antique façade s'affaissa vers l'avant. L'édifice, l'échine brisée, s'inclina devant son bourreau. Le sorcier sourit, glissa les mains au fond de ses poches, puis tourna les talons.

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