Chapitre 11 - Spectacle - Partie 2

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Naola s'essuya le front, du revers de sa manche. Elle dévissa machinalement le capuchon de sa gourde, les yeux fixés sur la ville en contrebas. L'eau glissa dans sa gorge sèche, sans lui procurer la moindre sensation de fraîcheur.

Deux phrases d'Alix, lâchées au beau milieu d'une agréable partie de cartes dans le parc du manoir, à l'ombre des tilleuls, avaient suffi à transformer ce dimanche détendu en mission de l'Once.

L'Ordre est en pleine rafle de mécamages, à Paris. Nous partons chasser les Vestes Grises, immédiatement.

Depuis Maison Haute, Naola s'était jointe aux garçons et s'entraînait avec eux plusieurs fois par semaine. Mattéo et elle se battaient maintenant de concert et formaient un duo équilibré... Néanmoins, comme la jeune femme n'avait encore jamais participé à une vraie mission de terrain, Alix lui avait confié un rôle support. Idéal pour commencer sans trop se mettre en danger.

La sorcière avala une seconde lampée, puis porta son poignet au niveau de sa bouche. La peau de son avant-bras, très blanche et parsemée de taches de rousseur, lui rappela qu'elle se trouvait toujours sous couverture. Elle empruntait l'apparence d'une autre femme, petite blonde vénitienne aux traits oubliables, qu'elle avait revêtue à de nombreuses reprises à l'entraînement. Elle s'y sentait à l'aise, à présent, mais se mouvoir sans gêne dans un corps qui n'était pas le sien avait été l'une des choses les plus difficiles à assimiler.

Naola souffla doucement, se concentra et, d'une impulsion précise de magie, activa le canal de discussion du bracelet accroché à son poignet.

« Fort, il y a un deux Vestes à trois rues, sur ta gauche. En mouvement et en chasse. »

Fort. Le nom de code désignait Mattéo. Xâvier répondait à celui de Rapide, elle-même était Alerte. Quant à Alix....

Reçu, annonça Mattéo, au bout de quelques secondes.

La communication déversa sa voix directement au creux de l'oreille de Naola.

Rapide est en train d'attacher notre dernier paquet, poursuivit-il. Il l'expédie. J'avance déjà.

« Reçu. Tu dois pouvoir les empêcher d'atteindre leur cible », précisa la jeune femme.

Elle posa sa gourde au sol, et s'épongea le front. Elle aurait tout donné pour un petit charme de fraîcheur, mais la mission primait sur son confort. Nichée dans les ruines d'un immeuble, adossée contre les décombres d'un mur aux parpaings envahis par la mousse, Naola observait Paris onduler sous la chaleur. La façade effondrée de son refuge offrait une vue imprenable sur les vestiges de l'ancienne capitale.

De la ville gigantesque que décrivaient les livres, il restait un cœur miraculé de vieux immeubles cerclé d'une première zone d'habitations post-cataclysmique au style hétéroclite et d'un pourtour de baraquements brinquebalants et insalubres. Au centre, l'île Notre Dame, du nom de l'édifice millénaire qui s'y dressait encore, et à la périphérie, une forêt parsemée de ruines, sur des centaines de kilomètres.

« Subtil, besoin d'un repérage ? » articula Naola, la main toujours collée à sa bouche.

Alix ne répondit pas immédiatement. Après trois secondes, elle activa le canal entre elles deux : maintenant, oui. Celui-ci s'est montré plus coriace.

« Beaucoup de mouvements quartier nord, dans le bidonville. Peut-être une poche de résistance méca qui s'en sortirait mieux avec quelques Vestes en moins en face. Je peux nous rapprocher pour te détailler la situation. »

Parfait. Pas la peine de vous déplacer, trouve une nouvelle cible à Rapide et Fort.

Pour quelqu'un qui s'était auto attribuée le nom de code Subtil, Alix manifestait une forte propension à foncer dans le tas. Naola esquissa un demi-sourire. Le chat avait un certain sens de l'humour.

La jeune femme ferma les yeux, gonfla ses poumons d'une longue inspiration, expira très lentement, puis laissa filer sa pensée jusqu'à celle de Tourab. L'esprit-vent, en vol à plusieurs dizaines de mètres au-dessus des toits, salua son afflux de conscience par une vrille joyeuse. Naola perçut le changement d'altitude, le tourbillon de la ville se superposa à ses propres perceptions. Le djinn était aux anges. Il se jouait de l'air chaud de l'été, se délectait de la morsure du soleil comme d'une douce caresse. La sensation d'intense exaltation fit frissonner le corps de Naola, à des kilomètres de là.

Calme bel oiseau, calme.

Relâcher son attention, même un instant, pour boire de l'eau et elle retrouvait son partenaire de vol éparpillé... Aux azimuts !. Intenable ! La jeune femme manœuvra le djinn jusqu'à regagner le contrôle du corps mécanique qu'ils partageaient. Rapace de métal aux ramures d'iris, la fine machinerie canalisait le chaos sauvage de l'esprit et l'aidait à maintenir une unité tolérable pour la conscience de la sorcière. Ils avaient beaucoup travaillé cette technique. Ils tenaient ensemble plus longtemps, sur de plus longues distances et avec une plus grande maîtrise.

Naola leur fit décrire un large cercle autour de la position de Mattéo et Xâvier, attentive. Les garçons, dissimulés sous des capes sombres et derrière leurs apparences d'emprunt, étaient embusqués au coin d'une ruelle et attendaient une Veste Grise. Leur duo, bien rodé, ne laissait aucune chance à leurs ennemis.

Xâvier s'élança au moment où le sorcier passait devant eux et ils se heurtèrent violemment. Le français lâcha une série de jurons, alors que le fauteur de trouble s'excusait en se relevant péniblement. Toute l'attention de leur cible focalisée sur son ami, Mattéo sortit de l'ombre et visa la nuque du gars. À peine debout, la Veste Grise s'écroula dans ses bras. Il l'attira à couvert et l'attacha. Son borgne le rejoignit et apposa un objet lisse et blanc sur le torse de leur victime. Il l'activa et, trois secondes plus tard, l'homme retrouvait ceux qui avaient déjà croisé la route du trio, directement transféré devant la prison fédérale de Stuttgart.

Mattéo posa la main sur son poignet et s'adressa à Naola :

« Suivant ? »

Juste en dessous de ma position. Sud-Ouest. Deux gars en patrouille.

« À combien en est Subtil ? » demanda-t-il.

Dix-huit. Vous huit.

« Merde... On accélère... »

Pas de précipitation...

D'un coup d'aile, Tourab reprit de l'altitude et glissa sur la crête d'une bourrasque. Naola souffla, un sourire au coin des lèvres. Elle imaginait les fédérés recevant leurs colis directement livrés au pied des cellules.

L'alerte avait été donnée chez les Vestes Grises et la jeune femme ne tarda pas à repérer des mouvements de troupes plus conséquents. L'Ordre chassait les mécamages, l'Once et ses élèves chassaient l'Ordre, et, à présent, l'Ordre tentait sans succès de débusquer l'Once. Un ballet complexe que Naola décrivait avec précision à ses complices au sol. Ils gardaient un coup d'avance.

Le jeu de cache-cache dura encore une quinzaine de minutes quand Tourab, sans raison apparente, s'agita au creux de leur conscience. L'oiseau effectua plusieurs cercles désordonnés et émit un sifflement de protestation lorsque la sorcière récupéra la main. Ses incartades les avaient menés à l'aplomb de Notre Dame. Naola saisit instantanément ce qui perturbait son partenaire.

Une impression confuse, pressentiment écrasant, densité soudaine de magie, couleurs éclatantes qui filtraient à travers les sens du djinn, mais échappaient à sa compréhension humaine. Danger.

Elle sentit le sorcier bien avant de le voir, debout au centre du parvis, face à l'antique cathédrale, les mains dans les poches de son jean, un sweat par-dessus un simple tee-shirt. L'air décontracté.

Leuthar, pensa-t-elle un instant, avant de se raisonner.

Tourab glissa le long d'un courant plus chaud, tournant autour de l'homme, à bonne distance. Naola, à l'abri dans sa planque, réprima un frisson et porta précipitamment son poignet à sa bouche.

« Fillip, diffusa-t-elle sur leurs trois canaux. Fillip, sur le parvis de Notre Dame, décrivit-elle d'une voix pressante. Il semble attendre quelque... Oh ! Merlin c'est pas vrai ! »

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