Chapitre 11 - Spectacle - Partie 1

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« Quiconque combat les monstres doit s'assurer qu'il ne devient pas lui-même un monstre, car, lorsque tu regardes au fond de l'abysse, l'abysse aussi regarde au fond de toi.

— Hum ? », soupira Adélaïde.

Elle releva vers lui son minois endormi.

Fillip lisait, installé dans un fauteuil du coin de la pièce. Dehors la nuit était noire. Pas de lune, pas d'étoile, le ciel était couvert d'un lourd manteau de coton sombre. Lire un livre ne faisait pas partie de ses activités habituelles. Ça ne faisait plus partie des activités habituelles de grand monde, d'ailleurs, mais dans cette demeure antédiluvienne qui leur faisait office de planque ce soir, il restait des bouquins que le temps et le moisi n'avaient pas bouffés. Lire un livre, face à l'insomnie, ça se tentait.

« Tu devrais dormir, souffla-t-elle en se laissant tomber sur le dos avec un long soupir. Grosse journée, demain.

— Pas sommeil », grogna-t-il en se redressant.

Il lâcha les pages des yeux pour les diriger vers elle. À peine dissimulée sous un drap léger, elle ne portait rien. Une façon tout à fait agréable de lutter contre la chaleur. Elle s'étira en chat, soupira, puis se leva, consciente et amusée de son regard qui suivait tous ses mouvements. Elle se pencha, l'embrassa, puis lui prit l'ouvrage des mains. Debout, elle fit quelques pas, lui tourna le dos, et lut de sa voix claire aux intonations mélodieuses :

« Quiconque combat les monstres doit s'assurer qu'il ne devient pas lui-même un monstre, car, lorsque tu regardes au fond de l'abysse, l'abysse aussi regarde au fond de toi... Oh ! c'est charmant ! »

Elle retourna l'ouvrage pour en lire le titre et retroussa son nez d'une mimique ennuyée.

Fillip sourit à cette exclamation. Elle l'avait prononcée avec ce ton très suffisant et un peu méprisant qu'elle prenait parfois. Avec cet air trop propre sur elle, même à poil. Il se dit que nue comme ça, avec un livre à la main, les cheveux bataille rangés en cascade presque aux reins, le tout dans le décor spartiate qu'ils avaient décidé de partager cette nuit... Il se dit qu'elle était foutrement belle.

Très vite, il se refit le film habituel des réflexions qui lui venaient quand il pensait à elle. À eux, en fait. Rien de bon n'en sortirait, car chaque jour passé à la tête de l'Ordre l'éloignait de l'idéal dont, des années plus tôt, ils avaient rêvé ensemble. Elle allait le trahir, à moins que ça ne soit l'inverse. À moins qu'il ne l'ait déjà fait. Elle considérait qu'il l'avait déjà fait en livrant son précieux nom au vampire. Ils le savaient.

Il remonta le regard vers ses yeux. Les siens venaient de se faire déloger de sa poitrine par les bras qu'elle avait croisés en travers. Elle avait dû lui dire des trucs, alors qu'il ne l'écoutait pas. Elle attendait une réponse.

« Je n'aime pas devenir un monstre », lâcha-t-il, à tout hasard, à cette question qu'il n'avait pas entendue.

Et lorsqu'il affirma cette phrase, probablement pas la répartie qu'elle escomptait, il fut frappé de sentir, très loin dans sa chair, à quel point elle sonnait juste. Il poursuivit, indifférent à l'expression douloureuse, presque imperceptible – mais il la connaissait bien – qui tira les traits de la jeune femme :

« Je me demande... Est-ce que j'aurais pu endosser un autre rôle le jour où j'ai pris la tête de l'Ordre ? »

À la mort de Leuthar, tout ce pour quoi il s'était battu toutes ces années avait, de peu, manqué de s'effondrer.

Mais l'Ordre, ça n'était pas une cause vaine. L'Ordre, pour tous les deux qui étaient là à se dévisager dans le silence qui suivit cette question poisseuse d'amertume, l'Ordre, c'était la seule solution supportable.

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