Enfin ! Le mont Albert

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Gaspésie - 11 août 2000

 Il était 6 h du matin quand les rayons du soleil ont vivement traversé la toile imperméable de notre petite tente orange. Tout d’un coup, tout ce que contenait l’habitacle s’est enrichi d’une douce teinte safran. Mon sac de couchage, capable d’endurer une température de -8 °C, devient très inconfortable. Au souvenir de l’expédition prévue pour aujourd’hui, de minuscules fourmis invisibles envahissent mes jambes et mon cœur commence à battre la chamade. Dans quelques heures, j’affronterai la randonnée du mont Albert. D’un geste empreint de détermination, je bouscule mon compagnon de voyage. Allez ! Hop ! Il faut se lever ! La vie nous attend !

Tout visiteur du parc de la Gaspésie ne peut faire autrement que remarquer cette magnifique montagne face au Gîte. Imposante, elle attire l’œil. Brutale, elle jette l’appréhension dans le cœur des gens qui veulent la grimper. Vive, elle accueille les montagnards du monde entier. Depuis des années, je souhaite accomplir cette randonnée de 17 km dont le degré de difficulté la gardait juste en dehors de ma capacité. Aujourd’hui, la situation change. Mes efforts des dernières années, un travail acharné et continu pour me refaire une santé physique, me permettent de réaliser enfin ce rêve.

Je frémis d’impatience devant cette magnifique montagne. Le sentier qui y grimpe est le plus épineux du parc. D’abord, il faut suivre la saillie du flanc nord : 900 mètres de dénivellation en 5,5 km de montée. Nous serons essoufflés et trempés de sueur alors que nos jambes crieront pour tout l’oxygène que nos corps s’évertueront à absorber. Disons que le repos que nous nous accorderons en haut de la montagne sera bienvenu. Une piste de 11,5 km nous fera descendre par la cuve de la rivière Diable. L’expédition devrait nous prendre neuf heures et nos bagages contiennent deux repas et une grande quantité d’eau. Mon cœur cogne si fort que je sens son rythme effréné dans mes tempes. Je me force à respirer profondément pour ralentir les battements cardiaques, du moins, pendant que nous nous préparons à la randonnée. 

Il est 8 h et j’ai l’impression que l’événement tant attendu n’arrive pas assez vite. Pourtant, je sais qu’en montagne, il faut prendre notre temps. Finalement ! Mon estomac gavé d’un copieux petit-déjeuner, mon sac à dos en place, mes bottes dans les pieds et mes bâtons en main, je regarde le mont Albert et je remarque que sa cime touche les nuages. Sur ses flancs, j’observe le champ de neige qui ne fondra pas cette année. Est-ce qu’on a détourné la piste pour contourner ce coin plus dangereux ? Mentalement, je vérifie le contenu de mon havresac : deux sandwiches, des noix, des fruits, des barres d’énergie et beaucoup d’eau; un T-shirt supplémentaire, un chandail chaud, un coupe-vent, un pantalon de rechange et des bas secs; une boussole, un couteau suisse, une carte, un petit calepin de notes, un appareil photo, des gants et un chapeau. Ça va, je n’ai rien oublié.

Je suis prête ! Allons-y !

Les premiers kilomètres de la randonnée se font le long de la vallée de la rivière Ste-Anne. Il fait beau et j’apprécie toute la féérie que me présente la nature. Autour de nous, la rosée disparaît tranquillement au chant des oiseaux que l’on devine à peine dans les arbres. Une odeur de terre détrempée et de feuillage mouillé accompagne l’arôme des fleurs de cette fin d’été. J’ai déjà chaud et l’humidité de la forêt fait coller mes vêtements à ma peau. Quelques marcheurs plus pressés, plus stressés peut-être, passent devant nous. Mon bonjour est mécanique et je remarque à peine qui ils sont. Je suis trop occupée à observer le moindre changement dans la nature, les petits cours d’eau ainsi que les écureuils farouches qui sautent d’une branche à l’autre.

Soudain, la montée devient plus abrupte. J’ai le souffle plus court. J’arrête un peu pour ralentir les battements de mon cœur et permettre à mes muscles de récupérer. Le hasard me fait stopper à l’endroit où un trou dans la forêt me présente une vue tout à fait exceptionnelle : j’aperçois, dans la vallée de la rivière Sainte-Anne, le Gîte du mont Albert dans toute sa blancheur; les conifères autour de nous me procurent une sorte de cadre d’un vert éclatant qui rehausse la qualité de l’image que je tente de gober. Les arbres sont tout de même plus petits, fournis et plus denses qu’en bas de la montagne; comme si leur aspect, même si on ne parle pas encore d’une végétation rabougrie, les aide de mieux s’accrocher à ce flanc de colline continuellement exposé au vent. À travers leurs branches, j’aperçois d’un côté le mont Joseph-Fortin et, de l’autre, une partie des crêtes. Je savoure cette liberté que la randonnée m’apporte. Je gribouille quelques notes dans mon calepin; elles me permettront de relater adéquatement mes états d’âme. Quand je relirai, mes émotions présentes reviendront avec la même intensité que ce que je vis en ce moment.

Deux Québécois en vadrouille en montagneLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant