Chapitre 12 : Corse (mars 1785 - juillet 1786) - Attente

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     Je balbutiai quelques mots en italien qui correspondaient plus ou moins à :  « Merci « Dottore » pour votre aide et votre gentillesse. » Le « Dottore » inclina la tête et me répondit, dans le plus parfait français, qu'il me remerciait, tandis que le colonel faisait un demi-sourire.

     Un peu plus tard Maître Tancrède m'apprit que le colonel avait dû arroser d'or le Dottore, pour que celui-ci daignât quitter quelques jours sa riche clientèle ajaccienne et consentît à grimper  dans l'arrière-pays pour y soigner un soldat français. De même l'insistance, polie mais tenace, du gouverneur Monsieur de Marbeuf acheva de convaincre le Dottore de venir jusqu'à nous.  Voilà, pour ce qui était de la « gentillesse ». Comme souvent j'étais très niais... Maître Tancrède m'apprit aussi que ce Dottore avait exercé quelques années à Rome où il avait soigné, et guéri, plusieurs membres de la Curie romaine, dont un cardinal. Excusez du peu.

     Entrant à la suite du colonel et du médecin dans la maison je vis ce dernier poser sa très lourde trousse sur la table de la grande salle. Il l'ouvrit. Curieux je détaillai son contenu. Elle était remplie de multiples fioles et potions et de plus d'instruments médicaux que je n'en vis jamais. Qu'allait-il en sortir ? Quelque moderne instrument bizarre et puissant qui opérait tout en force et douceur ? Quelque pince ancienne que n'eut pas dédaigné un inquisiteur ?

     Extrayant une petite paire de lunettes rondes dont il chaussa son nez, ainsi qu'une boite contenant un gros cube de savon le Dottore ordonna à Maria de lui chauffer de l'eau et se lava les mains au savon et à l'eau chaude, très longuement. Je n'ai jamais vu d'autre homme se laver aussi souvent les mains que ce médecin, au moins dix fois par jour -même quand elles me semblaient propres- et, surtout, très longuement avant d'aller consulter son patient. Bizarre manie, mais le Dottore devait avoir ses raisons. Il prit  sa trousse et, priant qu'on le laissât seul avec le patient, ferma avec grande douceur la porte de la chambre derrière lui.

     Nous attendions dans la grande salle qui tenait lieu à la fois de cuisine, de salle à manger et aussi, maintenant que la maison était toute occupée par des « étrangers », de chambre pour Maria et ses trois enfants.

     A un moment  nous entendîmes la voix de Bastien. Il s'était  réveillé ! Il conversait avec le médecin. Nous autres restions muets, perdus dans nos pensées. Le colonel essayait de se concentrer sur la lecture d'un livre, sans y parvenir. Soucieux, peut-être, en son for intérieur : le poids d'une certaine culpabilité. Maître Tancrède était pensif et plus mutique que jamais. Je pensais à Bastien, bien sûr, à l'aimable compagnon doué en musique qui à vingt et un ans n'aurait pour tout destin que d'être invalide, pauvre, sans espoir et sans femme. Va-t-en séduire une femme avec une jambe qui ne marche pas et des béquilles ! Déjà quand un homme est entier et en bonne santé il faut un miracle pour qu'une femme, en dehors de celles que l'on paye, accepte de se glisser dans son lit !

     Maria passa devant moi. Très jolie bouche, voluptueuse, que j'aurais embrassée et mordillée avec grand plaisir. Encore un de ces fruits inaccessible de l'isle... Le plus jeune fils de Maria faisait tourner sur la table, encore et encore, une petite toupie de bois. Il y mettait une grande concentration et beaucoup de sérieux, comme si faire tourner et scruter cette toupie était la chose la plus importante au monde.

     Nous attendions tous la fin la consultation. Pour m'occuper j'aidai Maria, à son grand étonnement, à laver la vaisselle. C'est affaire de femme, mais j'étais si préoccupé qu'il fallait que j'occupasse mes mains pour faire passer la tension nerveuse. De toutes façons comme soldat, surtout quand j'étais simple soldat, j'ai dû tant de fois faire la cuisine et des corvées ménagères que cela ne dérange plus mon honneur d'homme.

     Le barbier revint  prendre des nouvelles du blessé. Mais ayant appris l'arrivée du médecin il semblait surtout mu par l'intérêt qu'il portait au Dottore. Ce n'était pas tous les jours qu'une telle sommité passait dans les parages. A ce moment-là le barbier, pourtant largement trentenaire, semblait être un jeune étudiant en médecine allant s'enquérir auprès de son professeur.

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant