Chapitre V - Partie 4

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Dorian descendait les marches de granit depuis presque une heure lorsqu'il trébucha, ébloui par un soudain rayon de soleil. Il se trouvait au bord d'un gouffre nappé de brouillard, sur une sorte de plateforme circulaire s'avançant au milieu du vide. Au-dessus de lui s'élevaient cinq kilomètres de montagnes granitiques jusqu'aux sommets des monts Erg. L'air était froid et chargé de petits flocons, malgré le zénith. Un chemin étroit longeait une paroi du gouffre alors que sur l'autre étaient sculptés d'immenses visages arborant un gros nez et de grosses joues. Avisant le cercle de pierres se trouvant près de lui, Dorian suspecta la présence d'autres visiteurs.

Il dégaina lentement sa lance et jeta un regarda aux alentours. Personne. Dorian s'assit dans un rayon de soleil et s'emmitoufla autant que possible dans sa veste. Le vent glacé s'engouffrait dans la faille à grande vitesse, produisant un léger sifflement aigu. Après quelques minutes de repos, Dorian se releva et progressa plus profondément dans la crevasse. La température et le vent de face rendaient la progression ardue, mais le chasseur avançait. Ainsi, pendant presque une heure, Dorian suivit le chemin de roc, les pensées vides, fixées sur ses pas. Soudain, le sentier bifurqua vers l'est, entrant dans un tunnel sombre et large creusé dans la montagne.

Dorian fit une courte pause pour que sa vue s'accoutume à l'obscurité et repartit. Le tunnel s'enfonçait en zigzaguant dans les profondeurs de la roche. Au détour d'un virage vers le nord, Dorian fut de nouveau ébloui par la lumière chaude du soleil. Par réflexe, il recula dans l'ombre et attendit d'y voir plus clair. Lorsqu'il put enfin rouvrir les yeux, un spectacle éblouissant s'offrit à lui. Une immense crevasse en forme de sablier s'ouvrait quelques mètres plus loin. Au sol, de larges plaines verdoyantes étaient entrecoupées de rizières en terrasse. Au milieu de ce paradis surgissaient de resplendissantes aiguilles de pierre blanche qui supportaient des habitations à flanc de falaise. Celles-ci étaient blanches à toit rouge. Ces derniers étaient faits de brique et de bois et formaient des arabesques et des figures poétiques. Dorian fut étonné de retrouver ce type de constructions si loin du Konshan.

Le sentier abrupt se poursuivait le long des frontières de ce paradis et était relié à de nombreux ponts de bois suspendus au milieu du vide. Les ponts reliaient les aiguilles de roche entre elles et formaient un surprenant entrelacs de cordes colorées. Mais le plus surprenant restait la nuée d'hommes-oiseaux qui survolaient la zone en permanence. Chacun d'eux était vêtu de tuniques allant du blanc pur au rouge pourpre et arborait un corps humanoïde recouvert de plumes chatoyantes. Leur tête était celle d'un rapace et deux immenses ailes leurs surgissaient du dos.

Tout en restant collé à la paroi, Dorian commença son avancée dans ce territoire inconnu. Il se retrouva vite dans l'ombre de la falaise alors qu'il descendait un escalier le long de la paroi de pierre. Ne sachant pas si les hommes-oiseaux étaient amicaux envers les humains, Dorian faisait de son mieux pour rester silencieux. Peu avant que l'escalier ne tourne à trois-cent-soixante degrés pour continuer sa descente, Dorian surprit une conversation entre deux hommes-oiseaux en-dessous de lui. Le bruit de leur voix se rapprochait dangereusement :

« Au fait, sais-tu que Jeska a aperçu un humain ? Il serait arrivé par la crevasse des Mâavâhs.

- La crevasse des quoi ?

- Oh, rappelle-toi Sekai, celle aux gros visages !

- Ah oui, répondit Sekai, Je ne me ferai jamais à ce nom. Et il ressemblait à quoi, parce que ça doit bien faire sept ou huit cents ans que l'on en a pas vu ici !

- En effet, la vielle Drusde était à peine enfant à l'époque ! Tu demanderas à Jeska, elle te dira.

- Merci Hulvirc, répondit Sekai, j'irai la voir quand le service sera fini. Et, est-ce que la loi de Nurv est applicable s'il est seul ?

- Hum... réfléchit Hulvirc, Je crois. Elle stipule clairement « Toute intrusion ou tentative d'invasion de la part d'un peuple étranger à la vallée de Fuldri devra être puni par l'éradication de toute menace », tu ne voudrais pas que le génocide des avemains ait de nouveau lieu ?

- Bien sûr que non ! se défendit Sekai En tout cas, si je le croise, je te promets de te montrer sa tête !

- Soit pas stupide Sekai ! »

Dorian, qui attendait le passage des deux avemains, se laissa silencieusement glisser le long de la paroi afin d'atterrir dans leur dos. Ils passèrent au-dessus de lui en discutant sans remarquer sa présence. Maintenant sûr du sort qui l'attendait s'il se faisait découvrir, Dorian continua son avancée, le plus discrètement possible. Alors qu'il se rapprochait du goulot du sablier, Dorian fut soudain frappé par une vague de puissance, lui provoquant des nausées. Petit à petit, il s'y habitua et comprit qu'elles émanaient de sa cible, qui devait forcément se trouver dans la seconde partie du sablier.

Se sachant proche du but, le chasseur dégaina lance et dague d'argent et redoubla de prudence en avançant. Au niveau du goulot du sablier, les chemins courants sur chacune des deux parois opposées se rapprochaient à moins de deux mètres d'écart. Dorian était nerveux. Son champ de vision était restreint et le vent assourdissant lui faisait perdre ses repères. Chaque pas était prudent, dans l'ombre de la falaise, contre la roche. Tous les sens en éveil, il avançait. Pas par pas, glacé, face au vent, au bord du vide.

Soudain, un soldat avemain surgit face à Dorian. Par réflexe, le chasseur planta sa dague dans la gorge de l'oiseau et bondit vers la paroi opposée, le cadavre étant étalé en travers de sa route. Il se rattrapa de justesse au bord du sentier en poussant un cri rauque de douleur lorsque la roche lui déchira torse et bras. Se hissant tant bien que mal en sécurité, Dorian effrita la roche qui lui servait d'appui. Une fois debout, il courut quelques mètres pour s'éloigner de la zone fragilisée. Alors qu'il tentait tant bien que mal de refermer son plastron déchiré et couvert de sang, le chasseur entendit un cri strident. Le cadavre avait été découvert.

Les réflexes de Dorian agirent avant qu'il ait pu comprendre qu'une nuée d'avemains fondait sur lui depuis le ciel. D'un coup de dague rapide et précis, il coupa les cordes qui fixaient un pont à la paroi et se balança dans le vide avec pour seule prise une corde gelée qui lui déchira la paume de la main. Juste avant que le pont ne se fracasse contre une aiguille de pierre, Dorian tira sur son bras meurtri et se propulsa contre une habitation. Péniblement, il se hissa sur le toit de celle-ci et réfléchit. Sa rapidité avait étonné ses agresseurs, qui n'avaient pas dû effectuer de vrai combat depuis des lustres.

Il put donc se lancer sur un pont branlant, lance à la main. Un solide avemain atterrit brutalement à l'autre extrémité du passage, l'air déterminé. Dorian se jeta au sol et glissa sous les jambes du guerrier. Le dos éraflé par la roche coupante, Dorian parvint à se relever assez vite pour tuer son adversaire d'un coup qui fit voler son crâne en éclats. Dorian reprit sa course folle. Il freina brusquement lorsque le vide se présenta à ses pieds. Face à lui se dressait une immense arche sculptée et gardée par cinq solide avemains qui se précipitèrent vers lui.

Avisant l'essaim de guerriers à ses trousses, il choisit les moindre des maux et bondit vers les cinq soldats. Il s'accrocha d'un coup de poignard au dos du premier, qui lui servit d'appui pour bondir vers la plateforme supportant l'arche. Le choc de l'atterrissage lui coupa le souffle et la roche s'enfonça encore de quelques centimètres dans son abdomen sanglant. De toutes ses forces, il se hissa sur la plateforme, avant qu'un coup de lance dans la jambe ne le projette au sol. Puisant dans ses dernières réserves, le chasseur se releva et trouva la force de tituber vers l'arche. Lorsqu'il pénétra dans cette nouvelle galerie, les avemains freinèrent brusquement. Le dénommé Sekai que Dorian avait pu écouter auparavant s'avança et prononça d'une voix grave et assurée :

« Je comptais te tuer de mes mains, intrus, mais tu as choisi la voie de la douleur. »

Dorian ne saisit pas immédiatement la portée de ces mots. Il ne les comprit que lorsque deux lourds battants de pierre fermèrent le passage, le privant de toute lumière. Le grincement de la roche sur la roche produisit un crissement aigu et assourdissant. Blessé, aveuglé et à moitié sourd, Dorian se releva, prêt à affronter ce qui allait arriver.

Chroniques de la Mâ - Partie 1/Les paladins de BhaldërusLisez cette histoire GRATUITEMENT !