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LA NUIT

Elie Wiesel

Comment lui-même, Moshé-le-Bedeau, avait réussi à se sauver ? Par miracle. Blessé à la jambe, on le crut mort...

Tout au long des jours et des nuits, il allait d'une maison juive à l'autre, et racontai l'histoire de Malka, la jeune fille qui agonisa durant trois jours, et celle de Tobie, le tailleur, qui implorait qu'on le tue avant ses fils...

Il avait changé, Moshé. Ses yeux ne reflétaient plus la joie. Il ne chantait plus. Il ne me parlait plus de Dieu ou de la Kabbale, mais seulement de ce qu'il avait vu. Les gens refusaient non seulement de croire à ses histoires mais encore de les écouter.

-Il essaie de nous apitoyer sur son sort.

Quelle imagination...

Ou bien :

-Le pauvre, il est devenu fou.

Et lui, il pleurait :

-Juifs, écoutez-moi. C'est tout ce que je vous demande. Pas d'argent, pas de pitié. Mais que vous m'écoutiez, criait-il dans la synagogue, souvent en sa compagnie, entre la prière du crépuscule et celle du soir.

Moi-même, je ne le croyais pas. Je m'asseyais souvent en sa compagnie, le soir après l'office, et écoutait ses histoires, tout en essayant de comprendre sa tristesse. J'avais seulement pitié de lui.

-On me prend pour un fou, murmurait-il, et des larmes, comme des gouttes de cire, coulaient de ses yeux.

Une fois, je lui posais la question :

-Pourquoi veux-tu tellement qu'on croie ce que tu dis ? A ta place, cela me laisserait indifférent, qu'on me croie ou non...

Il ferma les yeux, comme pour fuir le temps :

-Tu ne comprends pas, dit-il avec désespoir.

Tu ne peux pas comprendre. J'ai été sauvé, par miracle. J'ai réussi à revenir jusqu'ici. D'où ai-je pris cette force ? J'ai voulu revenir à Sighet pour vous raconter ma mort. Pour que vous puissiez vous préparer pendant qu'il est encore temps. Vivre ? Je ne tiens plus à la vie. Je suis seul. Mais j'ai voulu revenir, et vous avertir. Et voilà : personne ne m'écoute...

C'était vers fin de 1942.

La vie, ensuite, et redevenue normale. La radio de Londres, que nous écoutions tous les soirs, annonçait des nouvelles réjouissantes : bombardement quotidien de l'Allemagne, Stalingrad, préparation du deuxième front, et nous, Juifs de Sighet, nous attendions les jours meilleurs qui n'allaient plus tarder maintenant.

Je continuais à me consacrer à mes études. Le jour, au Talmud, et la nuit, à la Kabbale. Mon père s'occupait de son commerce et de la communauté. Mon grand-père était venu passer la fête du Nouvel An avec nous afin de pouvoir assister aux offices du célèbre Rabbi de Borshe. Ma mère commençait à songer qu'il serait grand temps de trouver un garçon convenable pour Hilda.

Ainsi s'écoula l'année 1943.

LA NUITWhere stories live. Discover now