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LA NUIT

Elie Wiesel

Mais, ses réponses, on ne les comprend pas. On ne peut les comprendre. Parce qu'elles viennent du fond de l'âme et y demeurent jusqu'à la mort. Les vraies réponses, Eliezer, tu ne les trouveras qu'en toi.

-Et pourquoi pries-tu, Moshé ? lui demandai-je.

-Je prie le Dieu qui est en moi de me donner la force de pouvoir lui poser de vraies questions.

Nous conversions ainsi presque tous les soirs. Nous restions dans la synagogue après que tous les fidèles l'avaient quittée, assis dans l'obscurité où vacillait encore la clarté de quelques bougies à demi consumées.

Un soir, je lui dis combien j'étais malheureux de ne point trouver à Sighet un maître qui m'en saignât le Zohar, le livre Kabbalistiques, les secrets de la mystique juive. Il eut un sourire indulgent. Après un long silence, il me dit :

-Il y a mille et une portes pour pénétrer dans le verger de la vérité mystique. Chaque être humain a sa porte. Il ne doit pas se tromper et vouloir pénétrer dans le verger par une porte autre que la sienne. C'est dangereux pour celui qui entre et aussi pour eux qui s'y trouvent déjà. Et Moshé-le-Bedeau, le pauvre va-nu-pieds de Sighet, me parlait de longues heures durant des clartés et des mystères de la Kabbale. C'est avec lui que je commençai mon initiation. Nous relisions ensemble, des dizaines de fois, une même page du Zohar. Pas pour l'apprendre par cœur, mais pour y saisir l'essence même de la divinité. Et tout au long de ces soirées, j'acquis la conviction de Moshé-le-Bedeau m'entrainerait avec lui dans l'éternité, dans ce temps où question et réponse devenaient UN.

Puis un jour, on expulsa de Sighet les Juifs étrangers. Et Moshé-le-Bedeau était étranger.

Entassé par les gendarmes hongrois dans les wagons à bestiaux, ils pleuraient sourdement. Sur le quai de départ, nous pleurions aussi. Le train disparut à l'horizon ; il ne restait derrière lui qu'une fumée épaisse et sale.

J'entends un Juif dire derrière moi, en soupirant :

-Que voulez-vous ? C'est la guerre...

Les déportés furent vite oubliés. Quelques jours après leur départ, on disait qu'ils se trouvaient en Galicie, où ils travaillaient, qu'ils étaient même satisfaits de leur sort.

Des jours passèrent. Des semaines, des mois. La vie était redevenue normal. Un vent calme et rassurant soufflait dans toutes les demeures. Les commerçants faisaient de bonnes affaires, les étudiants vivaient au milieu de leurs livres et les enfants jouaient dans la rue.

Un jour, comme j'allais entrer dans la synagogue, j'aperçus, assis sur un banc, près de la porte, Moshé-le-Bedeau.

Il raconta son histoire et celle de ses compagnons. Le train des déportés avait passé la frontière hongroise et, en territoire polonais, avait été pris en charge par la Gestapo. Là, il s'était arrêté. Les Juifs durent descendre et monter dans des camions. Les camions se dirigèrent vers une forêt. On les fit descendre. On leur fit creuser de vastes fosses. Lorsqu'ils eurent fini leur travail, les hommes de la Gestapo commencèrent le leur. Sans passion, sans hâte, ils abattirent leurs prisonniers. Chacun devait s'approcher du trou et présenter sa nuque. Des bébés étaient jetés en l'air et les mitraillettes les prenaient pour cibles. C'était dans la forêt de Galicie, près de Kolomaye. Comment lui-même, Moshé-le-Bedeau, avait réussi à se sauver ?

LA NUITWhere stories live. Discover now