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Je me suis remis dans les calculs. 

Au magasin, alors que j'étais en train de mettre un pack de bière en rayon, j'ai eu une illumination. Une autre manière d'aborder la gravitation quantique. J'ai acheté un nouveau carnet et des stylos à bille, puis me suis remis à noircir page après page pendant des heures. Mes pensées sont à présent entièrement focalisées sur la modélisation de mes idées. Je recommence à arriver en retard au travail. Mes journées sont moins longues. Les clients passent à côté de moi comme des ombres informes. Je ne me rappelle que très rarement de mes conversations de la journée. Je ne ris plus vraiment des blagues de Jérôme car elles sont filtrées et jetées dans l'abîme par mon cerveau. Des livres s'accumulent chaque jour un peu plus sur ma table de salle à manger. Mon humeur a changé. Je suis pétri d'anxiété. Je dors moins bien. Je recommence à avoir des spasmes musculaires. On pourrait croire que cela m'affecte comme un mal mais c'est tout l'inverse. Je me reprends en main. La vie reprend du sens et d'adore ça. Je comprends maintenant l'importance pour moi d'être obsédé. C'est un puissant carburant. Nécessaire à mon bonheur. Je ne peux pas pleinement profiter de mon existence sans cela.

Je dévore toutes les informations qui me sont nécessaires pour accomplir cette nouvelle quête. Je n'en ai jamais assez. Chaque petit progrès que j'effectue est une satisfaction que je savoure avec joie. Et puis, tout est beaucoup plus simple pour moi. Je comprends les concepts bien plus rapidement qu'avant. Seul point noir, l'anglais, qui me prend un temps fou à être décrypté. Je n'ai jamais été doué en langue et bon nombre de revues scientifiques ne sont disponibles que dans la langue de Shakespeare, le secoueur de lance.

Mon monde intérieur foisonne d'images en mouvement, de géométries, de chiffres. J'ai comme un écran de télé au quotidien devant mes yeux. Je ne vois plus le monde dans la simple dimension humaine. Chaque jour qui passe est une nouvelle émission, tout à la fois complexe et enivrante. D'ailleurs, j'imagine que les gens doivent me voir comme un ivrogne. Un pied sur terre mais la tête dans les nuages. Je recommence à faire des bêtises. Je me suis coupé plusieurs fois en ouvrant des cartons au cutter. Un après-midi, j'ai oublié une palette en bois dans un rayon. J'ai déchiré plusieurs packs de canettes de soda, qu'il nous a fallu vendre à l'unité. Et je ne parle pas du nombre de bousculade que j'ai provoqué. Étonnamment, mon responsable de secteur ne m'en tient pas rigueur. Il se dit peut-être que je suis un débutant. Il me pardonne tout. Pour l'instant. D'ailleurs, il reste assez distant. Nous n'avons pas beaucoup échangé ensemble. Lorsque l'on se croise, il me demande constamment si ça va. Il a peut-être atteint un âge dans lequel le travail commence à avoir un peu moins d'importance ? Il est stoïque en toute circonstance. Il ne cherche pas à bavarder avec ses collègues. Il fait son travail et s'en va. Il me convient parfaitement.

LucasLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant