Chapitre 11 : Corse (mars 1785 - juillet 1786) - Olmeto

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     Nous avions le choix entre deux chemins, nous apprit Maître Tancrède : un semble-t-il facile, par le bas, et un plus ardu, vers le haut. Pour pimenter notre cheminement le colonel choisit le chemin plus ardu. Puis le colonel nous ordonna de mettre pied à terre, car le terrain était encore plus accidenté qu'il ne le pensait, donc peu praticable si nous restions juchés sur nos mulets et lui sur son cheval. Nous serpentions alors par un sentier qui était à peine un sentier, bordé de parois rocheuses, tenant nos bêtes à la main, surveillant où nous posions les pieds. L'avancée était pénible, sans être éreintante.

     Tout-à-coup des bruits assourdissants venant du haut : sous nos yeux effarés, des rochers se disloquent, roulent, glissent, sautent, tombent. Sur nous.

   « Tous à couvert ! » hurle le colonel. Nous nous plaquons contre la paroi, en serrant les yeux et les dents, et en priant que cette maudite «pluie» de rochers nous épargne. Les secondes sont interminables. Enfin, c'est fini. Nous nous regardons, contents d'en avoir réchappé.         "Bastien, où est Bastien ?" Un atroce hurlement. Bastien. D'autres hurlements. Nous nous précipitons.

     Il est étendu, la jambe et la cuisse droite écrasées sous deux rochers. Hurlements. Nous voyons le sang se répandre sous sa jambe. Je soulève le rocher qui écrase sa jambe. Tancrède soulève le rocher qui emprisonne la cuisse. Les blessures sont affreuses. Masse de chairs, de sang et d'os broyés. Bastien halète avec bruit, puis serrant les dents, essayant de ne plus hurler.

     Le colonel nous ordonne de récupérer les mulets. 

      « Pourquoi ? 

 - Il y a dessus le matériel qui nous permettra de faire un brancard de fortune. Collot restez ici pour veiller sur Bastien. Tancrède venez avec moi. »

    Comment aider ? J'ai la présence d'esprit de faire un garrot à la cuisse du blessé pour tenter d'arrêter l'hémorragie. Ensuite je desserre son col, avec un mouchoir j'éponge son front, son visage, son cou, trempés de sueur. Je parle à Bastien, lui disant tout et rien, évitant de regarder ses yeux bleus très grand ouverts. Fixes. La douleur. La peur.

     Minutes interminables. Enfin ils reviennent avec toutes les bêtes. Deux longs fusils, la bâche militaire et des lanières de cuir pour confectionner, vite, un brancard. Soulever le plus délicatement possible Bastien. Cris de douleur. Glisser un drap sous lui. A nous trois déposer le tout sur le brancard. Se relayer pour porter le brancard. Attacher les montures les unes aux autres et les tirer. Sortir de ce lieu maudit. Descendre au plus pressé, vers la plaine. Vite, vite,vite. Avant que la gangrène ne survienne, ne gagne. Vite trouver un médecin

 « Ici, dans ce coin désert ? 

 - Un chirurgien, un barbier, n'importe qui pour le soigner ! ».

     Plus d'une heure que nous descendons, tendus, mâchoires serrées, mains crispées. Pause, donner à boire à Bastien. Se relayer. Vite. Repartir. Impression de ne pas avancer. Continuer. Sauver Bastien. La pente descend trop. Merde, le sentier monte à nouveau. La nature devient hostile. Les buissons nous éraflent. Nous trébuchons sur les cailloux. Pas d'arbre pour nous faire de l'ombre, faire un peu d'ombre à notre ami. Mon Dieu jamais nous n'arriverons nulle part si ce n'est en enfer ! Des sortes de vautours volent au-dessus de nous. Les charognes. Continuer. Ne pas penser. Ne pas regarder le blessé. Sa jambe. Ne pas regarder. Pas après pas. Courir. Courir. Le sauver. Chaud. Soif. Souffle coupé. Continuer. Continuer. Deux heures de passées, déjà, je crois. Gorge sèche. Pieds douloureux. Crevé. Crevés. Bastien, martyr, tel un Christ à l'agonie.

     Soudain, deux paysans passent. Nous allons vers eux. Tancrède explique, rapidement. Les deux hommes voient le blessé, les blessures, le sang qui transperce les linges. De suite ils acceptent de nous aider. 

      « Oui, il y a un barbier-chirurgien au village ».

      Porter le blessé à quatre, ça sera plus efficace. Au devant les deux inconnus. Ils connaissent par cœur le chemin. Nous, derrière, leur faisant confiance. Pas le choix. Un immense « merci », « merci pour votre fraternité » muet part de mon cœur dans leur direction. Nous sommes pourtant des maudits soldats français. Mais pour l'instant nous sommes surtout des hommes désespérés qui tentent de sauver leur ami.

     Bastien est brûlant de fièvre. 

  « Tiens le coup. Nous allons vite arriver. » 

   Courir. Tenir tous le coup. Cahots. Courir. Totalement crevés. Continuer. Continuer. Enfin un village en vue. 

      « L'Ulmetu »,  annonce un des paysans en le pointant du doigt. 

      Mossières nous ordonne de nous arrêter un instant. Il vient avec son cheval et explique en italien à un des deux hommes que, monté sur le cheval, cet homme doit partir au plus vite, prévenir de notre arrivée, avertir le barbier qu'il vienne vite avec une carriole pour transporter le blessé, chercher un logement pour nous et surtout pour le blessé et que l'argent n'est pas un obstacle, que tout sera payé. D'ailleurs le colonel met un louis d'or dans la paume du paysan qui n'en revient pas.  Le paysan part, chevauchant vers un peu d'espoir. Faire vite, vite. Bastien délire. Hurle.

     Nous continuons à porter le brancard. Un peu d'espoir. Je sais que l'or peut pourrir les hommes, peut tout pourrir. Mais il peut aussi ouvrir bien des portes, aplanir les difficultés, transformer des bonnes volontés en encore meilleures volontés, donner des ailes pour sauver un homme. Puisse l'or faire un miracle, ici et maintenant.

     Longtemps  après nous voyons revenir ce paysan sur le cheval et une carriole menée par le barbier-chirurgien. Il a posé un vieux matelas au fond de celle-ci pour faciliter un peu le transport du blessé. Dès que Bastien y est installé le barbier examine la jambe.

     « Votre avis ? » demande le colonel en italien.

- La jambe et la cuisse sont cassées en trois endroits. Je vais changer les bandages et l'amputerai quand nous serons arrivés.»

    Amputation ! Atroce mot. Autant achever notre ami de suite, comme on achève les chevaux blessés.

« Non, tonne le colonel, il n'y aura pas d'amputation ! Où est le plus proche médecin ?

- A Ajaccio, répond le barbier.

- Bon, vous, rendez-moi mon cheval. Maître Tancrède et moi allons partir de suite pour Ajaccio, trouver un vrai médecin. Collot, je vous charge d'accompagner Bastien, ces messieurs et nos mulets au village. Que le barbier soigne Bastien comme il peut mais pas, en aucun cas, d'amputation. Compris ?

- Oui mon colonel. »

     Le colonel paye le barbier ainsi que le deuxième paysan qui nous a aidé au transport, me laisse de l'argent pour notre hébergement, remonte en selle et, sans une minute de repos, file avec Maître Tancrède vers Ajaccio.


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Illustration : carte très imprécise de la Corse (1737).

Moi, Jean Thomas Collot -  Tome un : Au Temps des roisLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant