Le Prince Rodrigue

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Michel se souvenait des allures de la cathédrale de jour, quand la lumière formait des piliers qui guidaient le regard vers la majesté des voûtes. La nuit, les croisées d'ogives disparaissaient dans l'obscurité. Ils auraient tout aussi bien pu se trouver dehors. Seul l'écho venait contredire cette sensation d'immensité en intensifiant le moindre son.

Des inconnus sortaient régulièrement des coins d'ombre. Grandbois en compta six, mais il ne les observait qu'indirectement, soucieux de ne pas croiser leurs regards. Il y avait une mince dame en robe de lin qui portait un corbeau sur son épaule, et un jeune homme blond en fauteuil roulant. Même à la dérobée, il percevait bien leur étrangeté, et il était certain d'être le seul mortel dans la pièce immense.

Combien étaient-ils de « Bergers » à se nourrir des habitants de la cité ? Six rien que dans cette pièce, trois au moins de l'autre côté de la porte, et tous ceux qui n'étaient pas ici. Il savait depuis longtemps que ce monde parallèle existait, mais de le voir révélé si brutalement lui laissait une impression de vertige. D'autant que le sang de l'un d'eux courrait maintenant dans ses veines.

Une dame à la beauté prodigieuse émergea d'une chapelle. Malgré lui, ses yeux s'accrochèrent à elle. Pas fixement, ils sautaient d'un détail à l'autre, affolés, s'appuyant sur ses épaules fines, ses hanches, se perdant dans la dentelle claire de sa chevelure. Il sentit ses genoux défaillir, ses dents claquer. Une image aussi sublime devait avoir un prix, et il ne tarderait pas à le payer, c'était une certitude. Elle était encore loin, mais elle avançait vers lui d'un pas lent et, quand elle arriverait...

Une main glacée effleura son bras. Il sursauta. C'était une femme qui paraissait la jeune vingtaine, et qu'ilse rappelait avoir croisée au Vade Retro. Son approche avait été dissimulée par le grand rideau à moitié tiré. Elle était petite et mignonne et ses yeux étaient vifs et clairs ; jamais il n'aurait pu deviner qu'elle était morte.

« Nous sommes décidément destinés à nous voir souvent », dit-elle avec un sourire. Elle tendit la main. « Cassandra Lupal.

— Michel Grandbois. »

Michel ne put cacher un tremblement dans sa voix. Il prit sa main, aussi froide qu'une pierre.

« Ainsi, vous serez l'infant de Grimaldi...

— Dans quelques années, peut-être.

— La tradition veut qu'un conseiller reçoive le privilège de progéniture à sa nomination. Et Grimaldi le deviendra d'ici peu.

— Je suis désolé, je ne comprends pas tout ce que vous dites. Ce monde est nouveau pour moi.

— Vous aurez un rôle à y jouer. En ce moment, quelqu'un essaie de provoquer une guerre entre le Déluge et la Hiérarchie. »

Michel se força à sourire. La belle dame, avançait-elle toujours vers lui ?

« Vous semblez bien au courant...

— Ils n'ont pas encore joué leur premier coup, mais toutes les pièces sont déjà en place.

— Les pièces... Vous parlez des Bergers ?

— C'est à vous qu'il incombera de terminer cette partie. »

Michel eut un sourire qui masquait mal son inconfort. « Je ne suis pas venu pour ça.

— Je le sais, comme je sais que vous ne voudrez prendre aucune part à ce qui va se produire. Les circonstances vont vous y forcer, et vous allez souffrir, bien au-delà de ce que quiconque peut supporter, jusqu'à ce que vous y mettiez fin. »

Grandbois ne trouvait rien à répondre. Cette femme semblait penser qu'elle connaissait l'avenir. Pourquoi pas, après tout ? Il avait lui-même des pouvoirs si étranges que même lui avait peine à y croire.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !