14 - Hessdalen

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— Il va nous falloir un perruquier.

— Quoi ?

La nuit était tombée depuis un moment sur les forêts de Chantilly. Helen et Calliopé avaient trouvé une chambre d'hôtel au Jeu de Paume, qu'Helen avait choisi non pour son luxe, mais pour l'avantage accessoire que celui-ci prodiguait : une excellente discrétion moyennant un petit mensonge et un billet de cent euros supplémentaire. Voici le duo identifié par le maître d'hôtel comme couple féminin illégitime qui souhaitait s'assurer un certain anonymat pour une escapade extra-conjugale. La ruse était en apparence sommaire, mais elle avait plutôt bien fonctionné, aidé par l'arrivée tardive du couple. Et puis, Calliopé trainait un rhume magistral qui lui donnait sans le moindre mal un état fatigué et pitoyable dont Helen avait su tirer profit pour être convaincante.

La chambre de l'hôtel était aussi confortable qu'on pouvait l'espérer pour un cinq étoiles. Mais il n'y avait qu'un double lit, ce qui à priori ne semblait pas encore soulever un problème pour Helen et Calliopé, en train de se relayer pour profiter de la salle de bain. Un riche en-cas, arrosé de thé à l'arôme délicieux, trônait sur une table basse entre deux fauteuils et si ce n'était l'incongruité des causes de la situation, Helen aurait même pu se laisser aller à profiter de la douceur luxueuse et feutrée des lieux. Calliopé était moins enthousiaste quant à elle. Mais personne n'est en général enthousiaste quand il doit fonctionner avec de la fièvre, des courbatures partout, le nez pris jusqu'aux sinus et un mal de crâne épouvantable.

La suédoise se répéta patiemment :

— Un perruquier va nous être nécessaire si nous voulons circuler librement, ainsi qu'une certaine révision de nos styles vestimentaires. A moins que vous ne préfériez teindre vos cheveux ?

Calliopé sortait de la salle de bain, en petite culotte et tee-shirt, délaissant, comme à son habitude l'accessoire qu'elle méprisait et ne portait que rarement : le soutien-gorge. Elle tira sur une de ses mèches blanches encore humides par réflexe, pour loucher dessus. Elle répondit, d'une voix nasillarde et endolorie :

— Pas idiot. Et tu es assez reconnaissable aussi et je ne parle pas des oreilles. Faudra aussi piller une pharmacie. Je suis malade comme une chienne et les trois prochains jours, ça va être ma fête, avec la crève que je me tiens.

Helen tiqua : Calliopé cachait mal qu'elle tremblait de froid et tenait à peine debout. Elle attrapa l'épais plaid ornant le pied du lit, pour venir d'autorité entourer les épaules de son amie, achevant son geste en la réchauffant tendrement contre elle.

— Vous devez vous mettre au chaud. Vous allez boire un bon thé au lit, manger un peu et vous endormir, c'est un ordre.

Joignant le geste à la parole, Helen guida son amie en la soutenant, sans lui laisser l'occasion de protester et l'aida à se glisser dans le vaste lit deux places. Calliopé grommela pour la forme, mais aurait sans doute avoué si on le lui avait demandé, qu'elle était bien contente à cet instant et dans son état de se faire chouchouter avec autant d'attention. Elle posa cependant la question qui fâchait, une fois emmitouflée :

— Et toi, tu vas dormir où ?

Helen eut un sourire amusé et tendre :

— Lit pour deux. Et vous aurez besoin de chaleur... bien que je m'attende avec votre température à avoir nettement plus chaud que vous cette nuit. Maintenant, on ne bouge plus et on se laisse chouchouter, je vous apporte le thé.

Calliopé ne rajouta rien. En fait, elle avait vu arriver façon cohue en vrac tout un tas de questionnements très compliqués, face à l'évidence de la très simple remarque de son amie. Mais avec le bazar de ses pensées était arrivé en trombe un pic de névralgie qui lui donnait l'impression qu'on voulait extraire son cerveau de son crâne au forceps. Elle se contenta de suivre les mouvements d'Helen, les yeux mi-clos qui, avec sa grâce et son maintien aussi noble qu'à l'accoutumée, préparait une tasse de breuvage bien chaud, qu'elle sucrait avec attention, presque à en saturer le liquide.

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