La réception

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La réception se fera malheureusement sans vous.

Désolé, on m'a informé de votre venue il y a déjà trois heures et j'ai pris toutes les mesures nécessaires pour rendre votre séjour aussi impossible que possible. Par exemple plusieurs grillages ont été installés à des endroits stratégiques de telle sorte que si vous voulez accéder aux petits gâteaux, aux toilettes, ou à vos appartements, il vous faudra faire moult détours et la marche vous sera pénible car on a disposé plusieurs crottes de plusieurs chiens et morceaux de verres sur le sol. En outre vous avez l'interdiction de porter des chaussures.

Oui bien sûr ça déplaît un peu aux autres invités mais que voulez-vous ? Rien que pour vous ils seront capables de faire un petit effort. Une circulaire a été distribuée et tout le monde l'a globalement bien pris. Mais je vous en prie avancez, ne restez pas là, faites vos affaires... Et, sincèrement, encore désolé pour le dérangement.

Dans le troisième sous-sol, une femme saigne et pleure tout en produisant d'autres liquides. La méchanceté se mêle à cette mélasse tandis qu'elle renverse un peu de vin sur le sol pour bien montrer qu'il y a des choses plus importantes que le vin ou que quelque objet se trouvant dans cette salle.

Le portier a déjà commencé sa toilette et s'apprête à se rendre dans la salle de réception. On lui offrira de quoi plaire à ces dames : un petit chien-chiot, une cravate assortie aux assiettes, un très très très grand chapeau qu'il ne portera pas. Pour ces messieurs, le chien-chiot suffira. Gérard lui envoie les clefs de sa voiture directement dans la gueule pour qu'il aille chercher les colis à la poste.

"Et ne traîne pas ! La soirée va bientôt commencer."

Il fonce élégamment vers la voiture et y fout le chien-chiot à l'arrière. Et vroum-vroum...

Odette est très appétée par les cercles de fromage pané qui se supportent mutuellement dans le plat situé bien au centre de la table. Mais personne n'y a encore touché alors elle n'ose pas, elle n'ose même pas les regarder. Il y a son bon ami Richard qui parle avec les collègues venus de l'étranger, elle a bien envie de demander à Richard de commencer le premier pour qu'elle puisse toucher aux collerettes de fromages et morceaux de champignons mais elle ne sait même pas s'il a faim ou s'il aime le fromage ou les champignons et puis la conversation venue de l'étranger est peut-être cruciale dans la vie de son ami, alors elle n'ose pas non plus. Elle attend un blanc de conversation mais comme toutes les conversations sont faites en étranger et qu'elle ne parle pas l'étranger elle a du mal à anticiper les blancs de conversation et à peine s'est-elle rendu compte que le blanc est là qu'il est déjà parti, faisant place à un marron de désespoir tandis que les collerettes restent là, si proches et pourtant si inaccessibles. Une frustration sans précédent l'envahit.

Dans les cuisines c'est la folie ! On met les petits plats dans les grands, puis on essaye de mettre les grands dans d'autres encore plus petits mais ça ne marche pas alors on retire le petit plat du grand plat dans l'espoir que l'espace libéré par le retirage du petit plat laisse le loisir au grand plat de venir se loger dans l'autre plat encore plus petit mais ça ne marche pas non plus alors on essaye diverses combinaisons et chacun séparément ainsi qu'à tour de rôle met les plats dans les plats et on en vient même par désœuvrement à rajouter divers couverts et ustensiles de cuisine. Normalement il était prévu qu'on fasse à manger mais comme il n'y a nulle nourriture dans cette cuisine il faut bien s'occuper autrement.

Non loin de là, mais quand même relativement loin par rapport à toute cette histoire, c'est le portier qui arrive à la poste, il ne prend même pas le temps de se garer si de ralentir le véhicule, il se jette à toute allure dans la poste et vise bien le facteur de gauche.

"Vite donnez-moi les colis" fuse-t-il en posant la carte d'identité du restaurant sur la table et en continuant son vol vers la salle des colis. Sans même tout à fait comprendre pourquoi le voilà déjà entouré de plusieurs blocs de carton cubiques de colis qui retournent avec lui bien atterris dans la voiture déjà en route vers le retour avec le chien-chiot. Vroum-vroum, comme on dit.

Mais sont-ce vraiment les bons colis, n'aurait-il pas par mégarde subtilisé quelque biens qu'il n'aurait jamais du avoir en sa possession ?

Nous le saurons lorsque, quinze minutes plus tard, le voilà encombré de tous les colis, déboulant en cuisine avec un bruit de vache et les fourrant délibérément dans les bras de chaque cuisinier.

Tout le monde déballe sagement son colis, curieux de savoir à quelle sauce leurs plats seront servis, tandis que le portier retourne illico à la porte pour faire son vrai métier.

Gérard le cuisinier se demande bien ce qu'il va faire avec un club de golf dépliable et vingt-sept balles de golf. Mauricette se demande bien comment faire mijoter cette collection de trente-sept fidget spinners répartis dans tous les coloris officiels de l'arc-en-ciel. Patricia est perplexe à l'idée de faire le bon usage de cette barre de douche extensible pouvant aussi très bien servir d'accessoire sportif. Dans le colis de Frascolin il n'y a en revanche que de la drogue et des armes.

Pendant ce temps dans la salle la situation est devenue d'un ridicule à tuer des mouches : en effet, les convives sont tous assis autour de la table, tenant chacun une fourchette et un couteau qu'ils tiennent bien en évidence les poings sur la table et se regardent tout en regardant le menu tout en regardant les fameux cercles de fromage-champignons qui ne semblent que vouloir amuser leurs gueules tout en ne correspondant absolument pas à ce que le menu, sur la carte, annonce. Il y a peut être eu une erreur, ou un guet-apens, qui sait... Personne ne sait vraiment quoi faire. Odette n'en peut plus.

Au cours de cette scène de malaise, la voilà, remontant du troisième sous-sol et cachant ses pleurs avec un professionnalisme d'habituée. Sans rien dire, elle s'installe à la table avec les autres, juste à côté d'Odette.

Partout dans la demeure, tout le monde attend sans vraiment savoir quoi.

Probablement à suivre.

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