Le premier matin du reste de sa vie

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—Vous deviez la... les garder en sécurité !

Désespérée, incrédule, la voix de Severus s'élève dans le silence qui est retombé sur eux depuis qu'ils sont entrés dans la pièce. Aujourd'hui, le poids des ans pèse plus lourd que jamais sur les épaules du vieil homme, depuis que celui de la culpabilité s'y est ajouté. Il a appuyé son front contre les carreaux froids de la haute fenêtre, et contemple sans la voir, la nuit qui s'effiloche lentement, pour céder la place à une aube sale, triste et grise. La nuit d'Halloween se termine, et les morts ont emporté les vivants avec eux.

—Lily et James ont placé leur confiance dans la mauvaise personne... un peu comme vous, Severus. Termine-t-il en se retournant enfin vers le jeune homme.

Un silence.
Long.
Lourd de choses inexprimées.
Tellement glacé, tellement pesant.

'Vous ne croyez pas si bien dire...

Vous avez tout à fait raison, vieux fou. Tout à fait raison. Je croyais placer ma confiance dans la bonne personne en venant vous trouver, mais vous m'avez trahi, vous deviez les garder en sécurité, et pour cela, vous auriez dû exiger d'être vous-même leur gardien du secret. C'était le seul moyen. Mais vous le saviez, n'est-ce pas ? Vous saviez dès le départ qu'ils étaient destinés à être sacrifiés sur l'autel de votre Cause. Peut-être saviez-vous aussi dès le départ que Pettigrew était un traitre. Vous connaissiez tous SES adeptes, tous SES sympathisants, tous SES Mangemorts, alors comment auriez-vous pu ignorer cela ? En les laissant libres de choisir, vous les avez condamnés, aussi sûrement que si vous aviez vous-même révélé leur cachette au Seigneur des Ténèbres.

Oh je sais bien que ce n'est pas ce que vous vouliez dire, mais contrairement à ce que vous pouvez penser, je n'ai jamais placé ma confiance dans Vous-Savez-Qui. J'ai toujours su qu'il n'en méritait aucune. Je ne l'ai rejoint que parce que vous, vous tous, tous les autres, vous m'aviez condamné avant même que je puisse faire un choix. Severus Snape, le vilain petit canard, la bête noire de vos chers Maraudeurs. Celui dont la vie ne valait même pas un simple blâme pour ceux qui avaient failli la lui prendre en le livrant à un Loup-Garou.

Lupin... une autre de leurs...de vos victimes. Qui portera à jamais sur sa conscience, le poids de ce qui aurait pu arriver. Contrairement à ce que vous pourriez croire, jamais je n'en ai voulu à Lupin, il était aussi victime que moi dans cette affaire. Je ne l'aime pas, je déteste ce qu'il est. Ce qu'il est me révulse, ce qu'il est me terrifie. Mais il est aussi le seul à être venu vers moi pour me demander pardon après avoir failli me tuer, alors qu'il était le seul à n'y être pour rien. Lui aussi avait placé sa confiance dans les mauvaises personnes.
Ceux qui se disaient ses amis, et qui ont failli causer sa perte en me livrant à lui... qui ont eux-mêmes causé la leur, en doutant de lui.
Vous, qui n'avez jamais sanctionné aucune des exactions de vos chers Maraudeurs, et qui avez peut-être même orienté leur choix en leur faisant croire que ses allégeances pouvaient être sujettes à caution.

Si sympathiques, si amusants, n'est-ce-pas ? Les pires 'plaisanteries' ne sont-elles pas à se tordre de rire, lorsqu'elles concernent l'étudiant le moins populaire de la Maison honnie de Serpentard ? Vous avez même trahi Black, alors que vous le saviez innocent. Vous êtes un monstre, Albus, vous ne valez pas mieux que le Seigneur des Ténèbres. La seule chose qui vous différencie est la cause que vous avez choisi de servir, mais au final, vous êtes pareils.

C'est fini, Dumbledore, jamais plus je ne ferai confiance à personne, et surtout pas à vous. Parce que je sais que tôt ou tard, vous me trahirez aussi, comme vous l'avez fait avec les Potter, comme vous le feriez avec n'importe qui, si cela servait vos intérêts, les intérêts de votre satané 'Plus Grand Bien'.

Alors oui, je continuerai à vous servir, pour la mémoire de Lily, et parce que je regrette d'avoir choisi le mauvais chemin, à dix-huit ans. Mais je sais que vous me sacrifierez à la première occasion. Oui, je sais que je finirai par y laisser ma vie, et non, je ne me pose pas en victime, parce que je sais aussi que je ne serai que l'un des innombrables pions que vous sacrifierez.

Et encore oui, je sais ce que vous allez me demander, et je vais veiller sur l'enfant de Lily. Il m'est indifférent, je le ne hais pas. Il n'est pas responsable du père qu'il a eu, mais à cause de vous, je vais faire semblant de le détester. A cause de vous, je vais le faire souffrir, pour rester crédible lorsque je devrai reprendre mon rôle, lorsqu'IL reviendra.

Je vais certainement mourir à cause de vos manigances, Albus, mais en toute connaissance de cause.
Je ne vous ferai jamais plus confiance. Je vous hais autant que je LE hais, mais en plus, vous, je vous méprise !'


Le regard myosotis vacille un peu. Le jeune homme a laissé tomber son masque. Ce soir, il n'est plus qu'un homme qui souffre. Un homme détruit. La lueur qui est passée dans ses yeux est comme un coup de poignard dans le cœur du vieillard. Dumbledore n'a même pas besoin de Legilimencie pour savoir très exactement ce qu'il pense.
Il sait.
Il regrette, peut-être, mais il ne pourrait pas nier une seule des pensées de Severus. Et si c'était à refaire, il referait exactement les mêmes choses.
Alors il se tait.
Ils savent tous les deux. Et jusqu'au bout, ils continueront à jouer la sinistre comédie.
Jusqu'au bout de leur vie.
Jusqu'au bout de leur combat.
A jamais seuls.

Severus a baissé les yeux, il ne voit pas le voile de tristesse qui obscurcit un instant les orbes d'azur. Il ne saura jamais que cette tristesse, elle est pour lui, pour la vie brisée de l'adolescent qu'il n'a pas su comprendre. Qu'il n'a pas su protéger. Pour le destin déchiré de l'homme qui lui a offert tout ce qu'il restait de sa vie, en échange d'une promesse depuis toujours destinée à rester stérile.

Severus a raison, il ne vaut pas mieux que Voldemort. Alors il continue, il retourne le fer dans la plaie.

—Lily est morte, mais son fils a survécu... Il a ses yeux, Severus ! Vous vous souvenez des yeux de Lily Evans ? si vous l'aimiez vraiment...

—Le Seigneur des Ténèbres a disparu, le garçon n'a pas besoin de protection !

La protestation n'est là que pour la forme. Ce que Dumbledore ignore, c'est que Severus a déjà pris sa décision. Il déjà juré de protéger l'enfant. Il l'a juré à sa mère, quelques heures auparavant, et ce serment est le seul qui importe pour lui.

—Le Seigneur des Ténèbres reviendra un jour, et ce jour-là, le garçon courra un immense danger...

La voix grave s'élève à nouveau, un peu rauque d'avoir trop hurlé, un peu voilée d'avoir trop pleuré.

—Personne ne devra jamais savoir ! Le fils de Potter...

Il sait bien que l'excuse est bancale, comme si le jeune sorcier cherchait à se convaincre lui-même, mais il entre dans son jeu.

—Le fils de Lily, Severus.

Un gémissement sourd lui répond, presque un sanglot. Mais le jeune homme a épuisé ses larmes. Et Dumbledore comprend alors le véritable sens de son exigence.

Evidemment, il a raison. Personne ne doit savoir. Personne ne doit jamais se douter. Lorsque Voldemort reviendra, personne ne devra pouvoir se douter de son véritable rôle. Et prétendre ne voir en l'enfant que le fils de son ennemi, prétendre le détester pour cela, en sera le meilleur prétexte. Mais en exigeant ce serment, c'est sa vie qu'il sacrifie, sa réputation, son honneur. C'est certainement l'acte le plus courageux auquel il ait jamais assisté. Le respect nouveau qu'il éprouve alors pour cet homme le fait hésiter. Juste un peu. Mais la voix de Severus le ramène vite à la réalité.

—Jurez-le ! Jurez !

Alors il jure, et pour la première fois, il regrette sincèrement les paroles qu'il prononce. Ces paroles qui condamneront un jour cet homme à un opprobre immérité.

—Si vous le voulez vraiment... jamais je ne révélerai ce qu'il y a de meilleur en vous, Severus.

Lentement, le jeune sorcier relève la tête. Une détermination nouvelle luit dans son regard sombre, et Dumbledore sait qu'il a gagné. Il sera le gardien silencieux, le protecteur vigilant. Dans l'ombre, il accomplira sa destinée sans jamais dévier de sa route.

Il a perdu la confiance de Severus, mais aujourd'hui, outre un respect sans faille, Severus a gagné la sienne, pleine et entière.

FIN

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