La mer

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Je suis retourné un peu sur nos pas. L'idée de retourner dans ta rue m'est insupportable, je suis parti à la côte où nous avions passé nos premières vacances éclairs, pour se changer les idées à deux, pour se déconnecter du monde bruxellois, de nos vies, pour se retrouver dans un cocon juste à deux.

Je regarde cette photo que j'avais prise de toi face à l'océan, que tu trouvais affreuse, te trouvant trop gros. A mes yeux tu étais, et tu es toujours d'une beauté foudroyante. J'ai rarement été à ce point séduit par quelqu'un, et je garde en mémoire encore tous les traits de ton visage et la forme de ton corps. Tu auras passé toute notre relation à te battre contre ce corps que tu n'arrivais pas à accepter, qu'aucun de nous n'arrive d'ailleurs à accepter, je n'étais pas mieux. J'aurais aimé que tu te voies à travers mes yeux, que toi aussi tu voies cette magie que je décelais en toi, cette grâce de chaque instant, ces micro expressions qui agitaient ton visage au gré de tes pensées.

J'aurais voulu que tu te voies toi même quand j'ai pris cette photo, le regard perdu vers le lointain, peut être même vers cette Angleterre qui t'avais refusé de fouler son sol, qui sait ? On aimerait tellement pouvoir faire ressentir à l'autre la force des sentiments que l'on ressent dans un instant. Je peux te dire que ce jour là j'ai compris que j'avais gagné ce rapport de force entre nous sur la force de nos sentiments respectifs. J'avais déjà rendu les armes face à toi, sur cette plage je me suis rendu compte de la profondeur de ma faiblesse à ton égard.

Je me suis souvenu de ces moments à deux, enlacés, loin de tout, loin du bruit de la ville et de l'agitation de nos vies, tentant de grappiller comme on pouvait ces derniers instants entièrement ensemble, entièrement l'un à l'autre. Je crois qu'on a fait le bon choix lorsqu'on a décidé de dévorer ce peu de temps où l'on pouvait être autant ensemble qu'on le souhaitait. Parce qu'aujourd'hui je n'ai pas de regrets, je sais que je n'aurais pas pu profiter plus de toi que tous ces moments que l'on a eu. Que si ces moments se sont taris, c'est malheureusement de ton chef, et de nos échecs. Mais j'ai gardé tel un trésor cette armée de souvenirs, cette myriade d'instants, de soirées, de rencontres, de sourires, d'étreintes et de tendresse échangée.

Tu sais, j'ai reçu une réponse de ta mère, une des plus belles et plus touchantes missives que je n'ai jamais reçu. Elle m'assurait que tu m'avais sincèrement aimé, et je le crois. Je ne saurai jamais pourquoi tes sentiments ont faibli, mais je sais qu'ils auront existé. Je sais que tous ces moments, tous nos moments étaient vrais, beaux, uniques et rien qu'à nous.

Tu te souviens de ce restaurant alors que les éléments se déchainaient sur la mer ? Sur notre surprise à entendre des accords de Goldman dans une chanson anglaise ? Les regards agacés des serveurs face à cette pluie qui n'arrêtait pas et toi qui avait enfin appris à la prendre avec philosophie ?

Je me souviens aussi de la force avec laquelle je t'ai serré dans les bras toutes ces nuits précédant ton départ. A quel point j'ai tenté de faire fusionner nos deux corps pour ne pas avoir à te perdre. Parce que je savais que même si je t'aimais plus que tout au monde, notre histoire allait devoir traverser de multiples séparations. J'avoue avoir cru qu'elle en tiendrait plus, mais j'avoue ressentir un peu moins de tristesse à ne plus devoir me séparer à répétition de tes bras.

Bien sûr je ne pourrai plus t'embrasser, ou me blottir dans tes bras, t'appeler quand ça ne va pas, voir ton sourire, ... Et c'est extrêmement dur à vivre. Mais je sais aussi que je n'aurai plus à devoir partir et te laisser à Paris, à quitter tes bras le matin alors que tu partais vers tes cours quand moi je regagnais mon pays. Je n'ai plus à vivre ces nuits affreuses où je savais que l'aube nous séparerait. Plus non plus à vivre ces moments où je devais raccrocher, terminer une conversation passionnante avec toi sans pouvoir t'enlacer, ni ces messages juste avant d'aller me coucher pour réaliser ton absence. Cette séparation m'aura libéré des mille autres que je devais vivre à chaque fois que l'on se voyait.

J'ai réalisé que ces quelques jours à la mer avaient sonné le glas de notre relation, du moins de sa période dorée. Parce que ces jours étaient les derniers jours parfaits, notre temps des fleurs. On ne saura jamais comment les choses se seraient déroulés si elles avaient été différentes, et jouer avec les aléatoires ne sert à rien, mais je peux toujours me replonger dans la richesse de ces derniers instants et y retrouver tout ce que nous représentions. J'ai même l'envie de pouvoir y retourner, replonger, retrouver cette innocence folle, ces espoirs encore si forts, ces moments à rire avec toi en évoquant un futur mariage qui, à l'époque, te faisait rêver et ne t'effrayait pas encore. Parce que, cette enfilade d'heure côtières était notre zénith sans que nous nous en rendions compte. On ne réalise jamais vraiment que l'on est en train de vivre les plus beaux moments de sa vie, on peut être tellement aveugle à son propre bonheur.

Je me tiens sur cette plage avec le regard aussi perdu que tu l'avais sur cette photo, il fait à nouveau un temps affreux et le vent me fouette le visage alors que je ressasse ces souvenirs de nous et à quel point j'étais en vie. Et tu sais, je me retrouve, du bout des lèvres, à te murmurer je t'aime une dernière fois. Quelque chose que je me suis refusé à dire à voix haute depuis notre séparation. Par besoin de te dire que je n'ai pas totalement oublié, mais peut être aussi pour laisser ce vent t'emporter, nous emporter. Pour me dire que peut être que l'océan sera assez profond pour emporter une partie de ma peine avec lui.

J'ai du sable plein les chaussures et toi plein la tête. Et pourtant la tristesse s'est apaisée depuis nos adieux. Nos souvenirs me laissent encore un goût aigre doux mais arrivent à faire poindre un sourire au bout de mes lèvres. Car je sais que, même si on ne se retrouvera sans doute jamais, et j'arrive enfin à l'écrire, je serai amené à revivre de tels instants. Car tu m'as donné l'espoir. Tu m'as fait réaliser que tout ce à quoi j'aspirais était possible, et dans cette possibilité j'ai trouvé la force de me relever. Alors je secoue mes chaussures et ma tête et je laisse les vagues emporter ces bouts de toi qui continuent à s'accrocher.

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