Ta photographie

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C'est ridicule mais j'ai aperçu ton changement de photo sur une de ces applications de discussion qu'on utilisait. Même pas volontairement, non, le hasard peut parfois être cruel, mais en allant chercher une autre conversation archivée. Et soudainement tomber sur cette photo de toi, prise lors d'une après midi à deux, un de ces plus beaux souvenirs que l'on avait évoqué la nuit de la séparation.

A tes yeux ça ne signifie sûrement rien, sans doute trouves-tu cette photo de toi simplement belle, et elle est magnifique. Mais à mes yeux cette après midi est un de nos plus beaux souvenirs, un écrin précieux de ce qu'on était sous notre plus beau jour, un brin de folie, énormément d'amour, des sourires à la pelle. Je ne sais pas t'expliquer pourquoi voir cette photo m'a terrassé. A vrai dire, à force d'enfiler les jours où j'allais de mieux en mieux, je savais pertinemment qu'à un moment le souvenir de toi allait revenir avec force, on ne peut pas être tout le temps fort. Ce souvenir m'est donc revenu à travers un instantané d'un moment magique.

J'aimerais trouver mille raisons à ton utilisation de cette photo, y déceler un manque, une mélancolie, peut être le souvenir de nous qui te torturerait ne serait-ce qu'un peu, mais je sais qu'il n'en est rien. Tu vois, j'ai compris que tout le monde ne fonctionne pas comme moi, que les choses ne revêtent pas à vos yeux la même importance, la même force.

J'ai eu envie de te hurler d'enlever cette photo, t'imaginant déjà salir notre mémoire en utilisant cette photo pour séduire d'autres, pensée mortifère qui s'était soudainement lovée dans mon coeur tourmenté. J'ai eu envie de briser ce silence pour t'exprimer ma douleur, ma colère, mon chagrin, pour que toi aussi tu portes une partie de ce fardeau que tu m'as infligé. Car si pour celui qui part la rupture, bien que douloureuse, est une forme de libération, pour l'autre elle n'est que destruction. J'ai voulu demander à d'autres de te faire passer le message, réalisant l'absurdité de briser ce silence que je mettais entre nous pour te dire que j'avais mal. J'ai voulu tant de choses.

C'est étrange comme un événement d'apparence aussi insignifiant peut apporter avec lui autant d'émotion. Il m'a fallu quelques heures pour accuser le coup. Moi qui n'avait plus versé une larme depuis des semaines, je me suis retrouvé recroquevillé en position foetale, inondant un coussin de mes larmes. Finalement j'ai pu reprendre un peu mes esprits et parler de cette photo avec des amis. Soudainement j'avais ce terrible besoin de chaleur humaine, de pouvoir me blottir dans les bras de quelqu'un et de pouvoir pleurer, simplement, en sécurité, d'assumer ma fragilité du moment, d'assumer cette faiblesse et cette tristesse qui m'étreignait soudainement.

En regardant tout cela avec un peu de recul, je me rends compte du ridicule du moment. Je ne désavouerai pas ma douleur, elle était réelle, profonde, tranchante, j'ai appris à la reconnaître. Mais elle n'aurait pas dû autant me terrasser. Pourtant je pense que même si le temps permet de se faire à la séparation, ces moments de douleur, où le manque se fait ressentir, sont nécessaires et vitaux. Parce que ces moments sont la preuve que l'on a aimé véritablement, et le vrai amour n'est pas quelque chose dont on se défait si facilement.

Et je ressens une certaine fierté à ne pas avoir brisé le silence entre nous, à ne pas être venu te parler. Pas par esprit de revanche, même plus par espoir de te faire revenir ou stratégie obscure, mais parce que je sais que renouer la discussion avec toi ne serait que douleur, pour encore très longtemps. J'ai l'habitude que les personnes que j'ai aimées partent vers d'autres horizons et finissent par avoir leur "grande histoire d'amour" après moi. Mais toi je ne peux pas, cette une douleur que je refuse de subir une nouvelle fois. Je t'ai trop aimé, tu as trop représenté à mes yeux que pour subir une nouvelle fois cette cruauté du destin. Alors ce silence est salvateur à mes yeux, parce que je ne saurais de toute façon pas te parler.

Autant construire notre histoire d'amour entre deux villes était possible, autant tenter de faire naître une amitié sur des ruines encore fumantes, à des kilomètres de distance me paraît insensé et inutile. Bien sûr on aimerait toujours garder l'autre dans sa vie, mais parfois il faut pouvoir admettre qu'une relation aussi forte ne peut être rétrogradée au stade d'une simple amitié. Et quand je vois la difficulté que j'avais à obtenir de tes nouvelles en étant ton compagnon, je ne veux pas subir ta vie en pointillés en tant qu'ami. 

Lettres à un étrangerRead this story for FREE!