Bouteilles à la mer

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Je suis totalement perdu aujourd'hui. J'aimerais tellement te parler mais je sais pourtant que je n'en ai pas la force, j'attends encore beaucoup trop de toi, de nous. Je suis partagé entre ma tristesse, mes angoisses et mes inquiétudes pour toi. Après tout ce temps à m'en faire pour toi, te savoir redevenu un étranger est une blessure d'une profondeur immense.

Je n'arrive pas à te parler, alors j'en suis à lancer des bouteilles à la mer, à demander à ton frère de partager un verre, juste pour pouvoir parler à une de ces rares personnes qui nous avait souvent vus ensemble. A demander à quelques connaissances communes éparses de pouvoir parler un peu avec elles, juste pour pouvoir m'ouvrir, peut être rêver à des alliés dans cette quête insensée de te retrouver ? Même moi je me trouve un peu désespéré, mais j'aimerais tellement qu'il y ait plus de liens entre nous tellement il est difficile de vouloir conserver ce lien quand tout désormais nous sépare.

Le pire dans ces bouteilles à la mer je pense, c'est mon angoisse de toujours gêner, agir de façon déplacée à ton égard, ou d'embêter ces quelques rares personnes. La peur aussi qu'elles te signalent mes actions, provoquant encore plus ton éloignement. Et pourtant j'ai tellement besoin de poser ces actions aussi, ces quelques pas qui moi me permettent d'avancer, peut être de mieux comprendre ou de trouver des solutions.

Tu sais, j'aimerais que tu voies à quel point j'essaie de quand même avancer, de me battre, mais certains jours avancer est juste trop difficile. Certains jours j'ai envie de pouvoir moi aussi poser mon sac, et m'arrêter un petit peu le long de la route. Pas pour attendre, mais pour pouvoir souffler. Pour pouvoir aussi laisser un petit peu cette tristesse de ton absence m'envahir, comme un barrage qui cède et que plus rien ne retient.

Et puis parce que même si j'enfile ces lettres dans le vide, j'ai parfois besoin d'un retour, d'un signe, d'une lueur d'espoir, quelque chose à quoi me raccrocher pour ne pas me laisser sombrer. Même si je sais que je finirai toujours par me relever, je sais aussi les ténèbres dans lesquels il est possible de s'enfoncer et que je préfère éviter.

Puis ces lettres n'appellent pas de réponse, contrairement à la seule que je t'ai envoyée directement et qui résonne encore aux abonnés absents. Celles-ci sont tout ce que je peux exprimer, tout ce que je ressens le besoin de jeter hors de moi, d'expulser hors de mon coeur qui n'en finit pas de penser à toi.

Ces instants de perdition c'est aussi me rendre compte d'à quel point les autres peuvent être présents malgré cette terrible impression de toujours gêner. C'est me rendre compte que les autres ne sont pas aussi indifférents que je ne le pensais, c'est réaliser qu'il y a des mains tendues pour qui prends la peine d'appeler au secours.

Tu sais, notre rupture m'a vraiment fait réaliser à quel point j'avais des amis présents pour m'aider, une richesse qui n'est pas donnée à tous. Je me suis enfin rendu compte de cette myriade de gens autour de moi qui détestaient me voir souffrir et pour qui je compte tellement. Tous ces gens aussi qui ne comprennent pas ton geste mais font de leur mieux pour me soutenir. Moi qui soutient tellement les autres dans ma vie, j'ai enfin pu trouver en eux ce qu'il m'était nécessaire pour réussir à rester debout.

C'est une de nos différences fondamentales aussi. Là où j'ai ce besoin de pouvoir parler de ce qui me fait souffrir pour m'en débarasser, toi tu gardes tout enfermé. Enfermé au point que lorsqu'une semaine après notre rupture je m'en suis ouvert à ton amie la plus proche, même elle n'était pas au courant. Touchant de la voir aussi espérer que l'on se retrouve, que cette rupture ne soit que temporaire. Touchant de voir tous ces gens qui nous ont vus à deux n'arrivant pas à comprendre ton geste, espérant un instant de folie passagère. Mais tellement dur aussi de savoir comment tu vas à part en lisant entre tes lignes. Parfois je crains de ne pas parler aux bonnes personnes, mais j'ai fini par admettre qu'aucune n'aurait les réponses que je cherche.

Je repousse aussi le fait d'écrire à ta mère. Principalement parce que je vois cela comme l'ultime étape, le dernier geste que je peux faire avant de tirer ma révérence et de définitivement fermer notre histoire. Lui écrire c'est admettre nos adieux, c'est accepter et être en paix avec ton départ, ce que je ne suis pas prêt à faire aujourd'hui. Mais je sais que ce jour arrivera, et au fond de moi j'espère qu'il arrivera au plus vite, parce que c'est le jour où je pourrai enfin déposer cette tristesse que je porte et avancer dans ma vie en ne gardant que le meilleur de notre histoire et le souvenir de cette fin incompréhensible qui ne me blessera plus. D'ici là, je continuerai à regarder le temps couler et emporter doucement ma peine.

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