All that blues

2 0 0

Je crois que le manque qui se fait le plus ressentir est de simplement savoir comment tu vas. De ne pas pouvoir poser cette simple question, de soudainement, après tout ce temps passé ensemble à s'inquiéter, s'encourager, se soutenir, soudainement je ne sais strictement plus rien de ta vie.

Je savais quasi tout de toi, ta couleur préférée, les épices que tu aimais, cette façon de te replier sous la couverture pour fuir le jour, ne laissant parfois sortir que ta main pour que je puisse la saisir juste avant de partir. Ta façon de chanter la même chanson en boucle jusqu'à plus soif, à me faire découvrir de nouveaux horizons. Ta façon de tenter de me retenir au lever en me disant de ne pas partir au travail, de rester avec toi. Tes crises d'angoisses aussi où soudainement tu perdais totalement pied avec la réalité, déclarant ne pas me mériter, être si seul et abandonné de tous, ces moments où soudainement tu semblais être drapé de ténèbres et où je devais tellement lutter pour te garder dans mes bras et te faire voir que tout n'était pas si noir. Ton humour unique, ta capacité à me faire rire à tous moments, même dans nos instants les plus tristes. Tes rêves déçus et ceux qui te portent encore, mais aussi tous ces défis qui t'attendent et dont tu ne sais rien, et pour lesquels je m'inquiétais déjà pour toi.

Je continue à m'interroger tous les jours sur ton état alors que les indices ne trompent pas. Je te connais sur le bout des doigts, comme j'ai rarement connu quelqu'un, et même si mes propres angoisses te dépeignent dans un état idyllique dormant paisiblement, je sais qu'il n'en est rien. Je sais à quel point la décision que tu as prises a dû être difficile, à quel point tu ne comprends sans doute pas toi même la moitié de tes raisons. Je vois aussi tes insomnies qui reviennent à travers tes heures d'errance en ligne, toi qui dormait enfin paisiblement depuis que tu t'endormais dans mes bras. Je sais aussi à quel point les défis qui se présentent à l'horizon et à quel point tu peux tout garder pour toi, te laissant dévorer par ces angoisses que je ne peux plus t'aider à affronter, parce que tu m'as refusé ce rôle dans la pièce de ta vie. Je le vois aussi dans ces rares photos de toi. Parce que je connais tes yeux, la moindre fluctuation de ton iris, et je sais y voir la tristesse qui s'y est installée.

Je n'arrive pas à comprendre la force qu'il te faut aussi pour maintenir une telle décision, ne pas te mettre à paniquer, réaliser ton erreur, paraître fou à vouloir revenir en arrière. Bien sûr c'est tout ce que j'espère, mais face à une telle absurdité, ce rêve ne me paraît pas tellement insensé. On savait tellement l'un sur l'autre, nos peurs, nos sentiments, ce qui nous agitaient. Te souviens-tu de ces heures à se battre sur lequel aimait le plus l'autre ? Une bataille où tu as fini par abdiquer le soir de notre rupture, me concédant la victoire. La seule victoire de ma vie dont je me serais bien passé, le seul champ de bataille que j'aurais voulu ne jamais quitté.

Je me souviens aussi d'à quel point ça t'avais terrifié de m'avouer tes sentiments, toi même surpris par la force de ceux-ci et à quel point tu ne pouvais lutter. Et la réciprocité face à cette vague qui nous a emporté. Ces nuits à discuter de nous, à craindre quelque chose qui était plus fort que nous. Ces angoisses aussi à ne pas savoir se retenir de voir l'autre, tant que c'était possible. Malheureusement tu ne t'es jamais fait au fait que cette vague énorme a fini par se calmer. Et je comprends, c'est une erreur commune, mais les sentiments changent. Parce qu'on ne peut pas bâtir quelque chose sur un ouragan qui balaye tout sur son passage, et qu'à un moment il faut revenir à des eaux plus calmes pour pouvoir annoncer. Que la vie permet des départs uniques et forts, mais qu'il faut ensuite pouvoir stabiliser l'embarcation pour espérer arriver à bon port. Mais souvent on ne se rends compte de la force de ce courant plus calme qu'une fois qu'on l'a perdu.

Tu sais que j'ai tellement cru à ces promesses de ne pas se perdre ? Parce que pour une fois, même si la force des sentiments que je te portais pouvait me terrifier, je n'avais pas constamment peur de te perdre. Que c'est même ce qui m'a permis d'encaisser ton départ, râlant juste de ne pas pouvoir te voir plus, mais capable de te laisser partir en connaissant ton intégrité.

C'est étrange les marques que les gens laissent dans nos vies, comme celles-ci ne sont pas relatives au temps qu'ils nous accompagnent et varient en profondeur. Chaque personne laissant une empreinte différente, une trace de son passage. Pour certaines personnes on peut ne garder qu'un souvenir fugace même après qu'elles nous aient accompagnées pendant des années. Pour d'autres au contraire, la brièveté de la rencontre n'est pas du toute proportionnelle aux cicatrices qu'elles nous laissent.

Tu as souvent été jaloux de mes relations précédentes, estimant ne pas "pouvoir être au niveau", alors que je n'avais d'yeux que pour toi. Tu sourirais de savoir que désormais c'est ton souvenir qui persiste, que tu es cruellement à niveau, malgré tout ce que tu as pu croire. Car même si tu es partie, je t'ai gardé. On plaisantait souvent sur le fait que nos coeurs avaient été échangés, il semblerait que tu aies quand même encore la garde du mien, malgré mes efforts pour le récupérer.

J'ai cru à tes promesses d'éternité, parce que moi je n'aurais jamais pu te quitter. Parce que c'est le choix que j'avais fait après trois mois ensemble. Parce que malgré tes défauts, malgré tes angoisses, tu étais à mes yeux l'être le plus merveilleux que j'ai jamais rencontré. Parce que tu as fait ressortir le meilleur de moi à travers nous.

C'est grâce à toi que j'ai appris à croire en moi, à même aller au delà de mes peurs et à accomplir des rêves que je gardais enfermés depuis des années. Maintenant que je regarde en arrière, je te suis tellement reconnaissant de m'avoir tenu la main pour accomplir ce grand saut dans l'inconnu. C'est grâce à toi aussi que j'ai pu me défaire de la cigarette une bonne fois pour toute, une mauvaise habitude que je n'ai pas reprise avec ton départ.

Ton intégrité je l'ai chérie aussi. Si tu savais à quel point j'ai dû te défendre après notre rupture, pour assurer aux amis que, non, tu ne m'avais pas quitté pour quelqu'un d'autre. Que si tu avais commis un faux pas, ce n'est pas quelque chose que tu m'aurais fait. Que tu t'es arrêté avant de commettre l'irréparable et de me blesser encore plus profondément. Parce que je connais ton honnêteté, ta franchise. Parce qu'on a jamais eu besoin de se mentir et que ça aurait été d'une cruauté sans nom de commencer à notre séparation.

J'espère, et je pense, que tu sais à quel point tu me manques et tout ce que tu hantes. J'ose penser de mon côté que je te manque aussi et que peut être mon souvenir continue à agiter tes pensées. Parce que je continue à caresser cet espoir insensé de se retrouver, parce qu'à travers tous ces souvenirs je me dis qu'on ne peut pas aussi simplement s'oublier.

Lettres à un étrangerRead this story for FREE!