Exorcisme

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Aujourd'hui je retourne dans une ville que je m'étais juré d'éviter. Tu rigolais parfois un peu de ces pans entiers de ma mémoire que je préférais oublier, de ces endroits que je fuyais, que je gardais loin de moi. Et je comprends, j'ai cette hantise des lieux ravivant des souvenirs douloureux. Il me faut un temps énorme pour réussir à exorciser un endroit, à le détacher enfin d'une existence passée, à accepter de le voir sous un jour différent et à le défaire de mes cicatrices.

Tu sais que j'en suis à refuser d'aller chez des amis parce que ça me rapproche de ton souvenir ? Parce qu'aller dans ce quartier où tu as habité est encore bien trop douloureux. Parce que même si ce moment de ta vie n'a pas été le plus joyeux pour toi, pour moi c'est là que j'ai passé la plus belle histoire de ma vie. Et rien que de l'écrire et me rappeler de tous ces instants me fait monter les larmes aux yeux. Parce qu'évoquer ces lieux, c'est nous évoquer tous les deux à notre firmament, c'est se rappeler toutes ces nuits dans tes bras, tous ces moments de complicité quand on pouvait se permettre d'être ensemble autant qu'on le souhaitait. C'est aussi les premières angoisses dans lesquelles je t'ai connu, où j'ai pu t'aider, te soutenir, t'épauler. C'est ces doutes à me demander si je devais vraiment continuer cette histoire, si tu valais la peine de traverser tout cela. Et cette décision de continuer malgré tout, de prendre le problème à bras le corps et d'aller de l'avant. Tu sais je t'en veux de ne pas avoir eu la même force, même si je sais qu'on est tous différent. Parce que je le méritais, parce que nous le méritions.

Je me demande combien de temps il me faudra pour retourner dans ta ville lumière, pour oser m'approcher autant de toi sans chercher à te contacter, pour réussir à arpenter ces grands boulevards sans ton souvenir constant, sans ressentir une douleur lancinante. Chaque matin je dois passer devant la gare du Midi, chaque matin elle te rappelle à moi et je me demande si un jour je pourrai reprendre ces longs trains sans y superposer ton visage. Sans t'imaginer m'attendre à la gare, avec ces traits fatigués mais toujours ce sourire magnifique quand enfin tu m'apercevais dans la foule juste avant de m'étreindre dans tes bras.

Je m'en veux de ces plongées dans le passé, de ces moments où je me noie dans nos souvenirs et où la tristesse déploie toute son emprise sur moi. Je sais que je devrais être plus fort, je sais que je dois me défaire absolument de ces oripeaux, garder le regard porté vers l'avenir, ou du moins déjà sur le présent et pourtant je ne peux m'empêcher d'évoquer le passé, cherchant vainement une réponse, une solution, un levier que j'aurais oublié de pousser. C'est stupide n'est-ce pas ? Je le sais très bien. Quoiqu'il arrive on ne peut revivre le passé, ces évènements se sont déroulés dans toute leur beauté et leur cruauté, ils étaient nécessaires.

Alors, le regard vers l'avenir, c'est toi que j'essaie d'exorciser. Lentement j'essaie de te pousser hors de ma mémoire, tout en te laissant cette porte entrouverte, ce lien indestructible entre nous deux. Parce qu'on ne peut décemment fermer la porte sur sa plus belle déception, sur toutes ces promesses que l'on s'étaient faites, que peut être au creux de nous subsiste cette étincelle nécessaire à un renouveau.

Tu le trouvais touchant mon romantisme, même dans notre rupture alors que j'avais saisi ce dernier train pour te voir une dernière fois, même pour me briser le coeur. Et c'est dans ce romantisme que résident mes espoirs, mes rêves, mais aussi ces tortures et ces cauchemars qui possèdent mes jours et mes nuits. Parce que je ne peux me résoudre à croire qu'une chose aussi belle ait disparu totalement, si bêtement. Parce que je ne peux croire que notre séparation soit irrémédiable quand tout mon être me crie l'opposé.

Car j'ai beau tenter de t'exorciser, je ne peux m'empêcher de retourner ta décision dans tous les sens, de regarder tout ce que l'on a partagé, d'y chercher nos défauts, ces moments où éventuellement j'aurais vu des échardes dans notre histoire. Tu sais ce qui est le pire ? C'est que j'ai beau chercher, tout ce que je vois de notre histoire sont des moments de bonheur partagés. Ce sont nos deux voyages, ce sont ces moments à s'endormir contre toi ou à te regarder assoupi, c'est te regarder étudier alors que je jouais, ... Et plus je regarde plus je me rends compte que les seuls moments qui n'allaient pas étaient ceux où l'on était pas ensemble. Et de me torturer sur la stupidité de cet acte, sur cette souffrance inutile que tu as décidé de nous infliger. On ne calcule jamais assez la cruauté d'autrui, on ne se protège jamais assez des blessures profondes que peuvent nous infliger involontairement ceux que l'on aime.

Aujourd'hui j'ai pris la décision d'exorciser ton corps, son emprise sur moi, ton souvenir dans d'autres bras. Sans doute trouves tu ça cruel de te l'envoyer à la figure, comme ça, sans prévenir et j'en suis désolé, mon but n'a jamais été de te blesser. Mais j'avais besoin d'une étreinte sans lendemain, sans intérêt, de bras pour lesquels je ne ressentais rien pour oublier ta marque, pour me dire que j'étais capable de passer au dessus. Bien sûr c'était un désastre, vide de toute l'alchimie qui rendaient nos ébats si magiques, si différents de tout ce que nous partagions. Je sais cette étape nécessaire, vitale même pour me permettre de t'oublier. Et parce que je sais que de ton côté tu devras faire de même, pour m'oublier ou peut être mieux te rappeler, une sorte de rite de passage forcé quand tout s'est brisé. Mais je devais faire ce pas parce que si je peux continuer à tout mettre en oeuvre ce que je peux dans l'espoir de te retrouver, je dois jouer ce double jeu cynique de réussir à complètement t'abandonner. Pour retrouver mes forces, pour retrouver ce que je suis, qui je suis, et pouvoir mener ma barque vers d'autres horizons.

Et pourtant si tu savais comme je me sens vide à parcourir ces applications de rencontre, cette myriade de visages inconnus qui défilent et qui ne se mesurent pas à toi. Parce que dans cette marée humaine c'est encore toi que je cherche, même si je m'empresse de bloquer toute chose me ramenant à toi, tout souvenir, toute apparition de ton prénom, de ton pseudo, de tes passions. Et je me sens ridicule à mener cette recherche insensée quand je sais pertinemment bien que, pour le moment, aucun de ces êtres n'arrivera à la cheville de ton souvenir. Car même si j'aimerais pouvoir aussi facilement exorciser la peine dans d'autres bras, ce n'est jamais que les tiens que je continue à chercher, les tiens qui continuent à me manquer.

C'est tellement dur, tu sais, de reconstruire toutes ces barrières que tu avais abattu. De me dire que toute cette confiance que je t'avais accordée, cet acte si difficile pour moi, cette position qui me met tellement à risque, ne servent plus à rien. Que je dois me forcer à reconstruire mes fondations, mes défenses, mes murs et te déplacer à nouveau en dehors d'elles. Et en même temps l'espoir de me dire que, si j'y arrive, peut être alors ton souvenir cessera-t'il de me blesser.

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