Silenzio

2 0 0

Tu sais, je crois que le pire dans ces journées qui s'allongent à n'en plus finir, c'est ce silence absolu entre nous, où ni l'un ni l'autre nous n'osons prendre contact. Je dois t'avouer que je le fais à moitié pour me protéger, mais à moitié aussi par stratégie, essayant de croire à ces histoires qui prétendent que l'absence de contact ravive les sentiments, la jalousie, jette un éclairage nouveau sur la séparation. Je me dis que peut être, lassé de ne savoir ce que je deviens, tu finiras par tendre la main et me recontacter. C'est idiot je sais, mais c'est un infime espoir auquel je me raccroche encore un tout petit peu, le temps que mes blessures cicatrisent, à mon rythme.

Bien sûr se pose la question de ton silence, qu'en est-il ? Tu te demandes sûrement ce que je deviens, comment je vais, au delà de cet écran de fumé que j'arrive à jeter sur les réseaux sociaux. Je sais que tu ne me connais que trop bien que pour savoir que tout ça n'est qu'un jeu de miroir où je ne montre pas vraiment ce que je ressens profondément. Parfois je me demande si tu vas même y jeter un coup d'oeil, et je me dis que si moi je ne peux m'en empêcher, il doit en être de même de ton côté. Mais tous deux nous nous heurtons à ce mur que nous avons construit entre nous, qui bloque les réponses aux questions les plus essentielles que je n'ose même pas poser. On est ridicule dans la tristesse.

Peut être as-tu un peu honte de ta décision, de cette blessure que tu sais m'infliger alors qu'à tes dires je "ne mérite pas ça". Peut être est-ce cette même honte qui t'empêche d'oser prendre contact, mêlée à ta fierté qui empêche toute remise en question de ta décision, sans doute de peur de paraître aliéné. Parce que je vois tes insomnies, en pointillées, ces nuits où tu restes éveillé bien plus tard que nécessaire, toi qui te disait si bien de pouvoir enfin dormir correctement contre moi. La cruauté se révèle dans les détails les plus infimes.

Ou tu peux me dire que j'ai totalement tort, que rien de tout ça n'est vrai, que la décision que tu as prises t'as libéré, ôté d'un fardeau que tu ne désirais plus porter. Mais cela j'aurais du mal à y croire, après tout, on ne dit pas je t'aime en quittant quelqu'un s'il est un poids à nos yeux. Mais toujours cette éventualité que ta vie a repris son chemin quotidien, que tout s'y déroule comme prévu et sans plus aucune anicroche, sans ces trajets et cette distance qui compliquaient nos rencontres. Peut être passes-tu tes week-ends entourés d'amis, peut être même dans les bras d'autrui, alors que je reste à distance à penser mes plaies. Ce qu'il y a de cruel dans le silence et l'absence, c'est qu'ils laissent place à un univers de possibles qui ne peuvent être totalement réfutés.

Et pourtant qu'il est nécessaire ce silence. C'est le temps de l'introspection, le retrait en soi pour y trouver les réponses à certaines de nos interrogations. C'est aussi l'occasion de se retrouver quand on s'est trop oublié dans une relation, une chance de juger nos actes d'une certaine distance et de se demander si tous les choix que nous avions fait étaient les bons.

C'est permettre aussi de se rendre compte de ce qui nous séparait, de cette distance qui s'étaient creusée subrepticement entre nous sans qu'on le veuille vraiment, ou du moins sans que je le veuille. Car peut on encore prétendre connaître sur le bout des doigts quelqu'un qui nous quitte ? Peut être cet éloignement était-il volontaire, décidé, réfléchi ? J'ai du mal à y croire, car je t'ai vu tenter de le combattre, quelques temps avant la rupture, tenté d'y jeter des efforts, alors qu'une force invisible te tirait en arrière et fini par gagner. Je t'assure que ces mots ne sont pas des accusations, juste des pensées qui se bousculent dans ma tête, des interrogations que mon esprit blessé jette aux quatres coins de ma pensée. Le temps de la colère n'est pas encore arrivé, même si parfois je la sens poindre.

L'attente aussi, qui fait partie intégrante de ce silence. L'attente qui permet de se soigner et d'accuser le coup, mais l'attente aussi qui t'est peut être nécessaire pour comprendre, pour avancer et faire le tri. Peut être être même cette attente qui permettra nos retrouvailles dans des meilleurs termes que ces derniers mois. Parce que je sais que tu n'avais rien à me reprocher, et j'ai beau chercher, hormis avoir trop fait pour t'accomoder, je n'ai rien trouvé. Alors peut être te faut-il juste du temps pour te rendre compte que les sentiments changent, que la vie nous balance en son sein mais que certaines choses, certains êtres vaut que l'on s'y accroche.

Parce que c'est un peu la même chose qui me pousse à ne pas te lâcher tout de suite la main, à affronter ce silence, le regard tourné vers l'avenir, mais à me dire qu'on mérite d'avoir cette chance même infime. Parce qu'alors qu'à notre époque tout se fait et se défait avec une facilité et une indifférence inquiétante, quelques choses valent la peine que l'on se batte pour elles. Et que si je décide de ne pas me battre, ne serait-ce qu'un peu, pour toi, alors je ne me battrai pour rien, ce que je refuse obstinément.

Et c'est aussi dans ce silence que je retrouve l'envie de créer, en t'écrivant indirectement. En couchant tous ces mots sur le papier pour exprimer cette traversée que tout être humain a connu, connaît ou connaîtra dans sa vie. Parce que la vie est ainsi faite que nos expériences les plus intimes sont partagées par l'ensemble de nos coeurs. Parce que tout ce que l'on croit être le seul à vivre, cette souffrance intenable que nous pensons être les seuls à devoir combattre, tout cela est le quotidien de milliers d'autres êtres humains. Il y a du réconfort à trouver dans ces multiples échos à nos douleurs communes. Savoir que l'on peut éventuellement se confier, que cette douleur sera comprise par tous, que nous n'aurons pas l'air ridicules, tout au plus abîmés.

Parce que chaque jour des histoires se défont au moins autant que d'autres s'en font, et que si l'idée peut paraître défaitiste ce n'est que parce que l'on est pour l'instant de l'autre côté de la médaille. Peut être que l'autre face de la médaille nous réunira, peut être au contraire nos chemins continueront à s'éloigner et nous ne pourrons garder de cette histoire que nos souvenirs, nos sourires, nos adieux et cette terrible tendresse qui subsiste entre deux amants que la vie a séparé.

Lettres à un étrangerRead this story for FREE!