Sarajevo

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Depuis ton départ, j'ai l'impression que l'existence est un champs de mines que je navigue avec une prudence affectée. Si tu savais les détours que je me retrouve à emprunter pour éviter ce quartier qui a été le tien, les coups de couteaux lancinants dès que je rencontre quelque chose qui me ramène à toi. Cet amoncellement de détails insignifiants qui soudain sont autant de verres brisés sur son chemin que l'on doit éviter. Ces détails qui pourtant dessinaient notre image à deux, cette bulle que l'on a partagé pendant un moment.

Tu m'as quasi interdit tout un pays, du moins sa capitale qui pour moi n'est maintenant que le centre névralgique de ma tristesse, l'endroit où tu résides inaccessible. Je devrais me réjouir de cette distance, me dire qu'au moins je n'ai pas à te croiser, à te voir à d'autres bras, sourire à d'autres, être heureux loin de moi. Mais pourtant cette distance me hante aussi, parce qu'elle étouffe un peu plus nos possibilités de contact et continue de nous éloigner. Et parce que tu es si proche et si loin à la fois, je pourrais presque te toucher, mais au prix d'un effort parfaitement conscient que je me refuse encore.

Ton départ m'a aussi interdit l'Orient, cet Orient dont tant d'hommes rêvent, qui emplit mille et uns récits et qui maintenant n'est emplit que de toi. Cet Orient qui a tes traits, tes odeurs, ton passé. Cet Orient que je fuis désormais et dont la moindre évocation me glace le coeur, où la moindre parcelle de peau basanée m'élance et me renvoie durement à ma tristesse et à ton absence.

Mon ordinateur devient à la fois sauveur et tentateur, quand je me retrouve à devoir louvoyer à travers tes évocations, nos quelques connaissances communes, ou cette photo de toi qui s'obstine toujours à se présenter par une facétie des algorithmes. Parfois j'en viens aussi à haïr cette technologie qui fait que même si loin tu restes à portée de toi. Même si loin je sais que je pourrais tendre les doigts vers toi, renouer ce contact qui me manque tellement, qui me dévore à chaque instant.

Une torture aussi, parce que tu es présent partout, chaque site que je fréquente contient tes coordonnées, tes anciennes adresses, ton nom, ... toutes ces choses qu'on a utilisé à deux et que je dois maintenant délier à chaque fois que l'une d'elle surgit et me lance dans la cage thoracique.

Mais sauveur parce qu'il me permet de penser à autre chose, parce qu'il m'inonde dans la musique, seule chose que nous ne partagions pas vraiment. Pour quelqu'un comme moi qui a un besoin de constant de musique, savoir que ce pan de ma vie est exempt de ton souvenir est salvateur. La musique devient mon refuge, mon ermitage, un endroit où je peux me plonger totalement dans l'oubli de toi. J'ai finalement appris à apprivoiser mon esprit sur ce point là, me remplissant les oreilles de chansons d'espoir, joyeuses, évoquant le renouveau, plutôt que de me laisser dériver dans les tristesses d'autrui. Comme quoi, n'en déplaise à certaines, les gens changent bien.

Ces écrans ne sont rien face à nos souvenirs. Tu emplis chacune de mes pensées, à chaque nouvelle étape que je franchis je voudrais pouvoir t'appeler et tout te raconter, te faire partager ma joie du moment. Mais tout aussi sûrement ton souvenir tue mon excitement, ne laissant qu'un vague fumet. C'est étrange l'emprise qu'une absence peut avoir sur quelqu'un. Etrange comme l'absence peut posséder un tel pouvoir, peut tant influer, alors qu'elle n'est rien. L'absence n'est pas palpable, on ne peut la saisir, on ne forme pas des souvenirs d'une absence. Elle n'est qu'une traversée du désert dont on retiendra chaque grain de sable, chaque dune rencontrée, chaque coup de soleil. L'absence est définie par ce qui l'entoure, par des souvenirs, en elle même elle n'est rien, une somme nulle, le zéro de l'esprit.

L'absence se marque aussi par tout ce qu'elle n'est pas. Chaque vibration, chaque notification, chaque son fait poindre l'espérance d'un signe de toi et est un nouveau coup au coeur quand ils se révèlent ne pas l'être. Doucement je me fais à ton mutisme, mais qu'il est difficile de passer ces moments où l'autre représente tout pour nous à te redonner une place insignifiante dans ma vie, moins qu'une connaissance et pourtant ô combien plus douloureuse.

Bien sûr parfois je dérive, et je ne peux m'empêcher d'aller voir, de m'approcher de toi, une sorte de fantôme numérique qui revient sur les traces de son amour perdu. Peu à peu la douleur s'est atténuée et j'arrive à deviner ton état à travers tes rares photos, ces quelques phrases partagées vers tes amis. Je continue à me demander si tu penses à moi, si toi aussi parfois tu ouvres une fenêtre de discussion, le doigt suspendu dans l'expectative, pour la refermer par peur, par honte, par... Mille possibilités mais aucune réponse qui viendra calmer mes pensées malheureusement.

Alors je reste en périphérie et je tente de t'y maintenir comme je peux, souriant dans ces quelques moments de répit où enfin tu quittes mes pensées et où mon esprit se retrouve absorbé par une toute autre tâche. Tu sais que je n'ai quasi plus pleuré depuis cette dernière soirée dans tes bras ? Depuis tout ce temps les larmes ne m'ont envahi qu'à deux reprises, quand l'absence de toi se trouvait être trop forte, que je n'avais pas une énième échappatoire vers laquelle me réfugier, un nouvel évènement où nous fuir, où j'aurais pu me plonger dans le bruit pour mieux t'oublier.

Ce n'est pourtant pas l'envie qui me manque, parfois je sens la tristesse monter, ma gorge se resserre, parfois même mes yeux deviennent humides. Mais pourtant pas de sanglots. Ce n'est pas que tu le mérites pas, au contraire, je crois que c'est la part de moi que tu as emporté avec toi, où du moins ce pan de moi que ton départ a anesthésié, plongé dans une sorte de coma réparateur.

Car je ne me leurre pas, je sais que cette douleur n'est que temporaire, qu'elle ne perdurera pas, et que le temps finira par en arrondir les angles, diminuer son intensité en emportant jusqu'à tes traits, ne laissant qu'un souvenir léger, et ton sourire. Mais le temps laissera des traces, comme une cicatrice dans mon esprit portant notre histoire. Et parce qu'on ne peut pas vraiment oublier un amour véritable, il subsistera toujours au fond de moi cette parcelle de toi.

Et j'espère porter un nouvel amour dans mon coeur un jour. Pas tout de suite, je ne suis pas prêt à déjà t'abandonner. Je ne me complais pas dans ce souvenir, au contraire, je fais tous les efforts possibles du monde pour t'oublier et te fuir, mais je me laisse lentement porter par le temps.

Et quand la tristesse me possède et que les souvenirs m'assaillent, je sais que je peux me remettre au flot incessant de l'existence qui me porte chaque instant un peu plus loin de toi. Cette cruauté devient en même temps salvatrice, apaisant la douleur, l'enfermant dans une temporalité éphémère. Pour me dire que j'avance, que je m'éloigne, pour pouvoir un jour te faire signe de l'autre rive.

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