Promesse Manquée

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Un ami m'a demandé si mon prochain livre serait un peu plus joyeux, je me souviens très bien de cette question, de ma réponse à demi mots, de cette envie de me détacher d'une certaine écriture... Et pourtant je reprends la plume pour à nouveau te parler de sentiments, pour remuer ce qui gigote au creux de moi, peut être sans ambage, sans mensonges ou paravents.

Peut être aussi réaliser que l'acte de création reste indétachable d'une certaine forme de tristesse, que c'est sans doute dans ces moments plus sombres de notre vie que l'on peut vraiment créer quelque chose de beau. Car le bonheur ne s'écrit pas, il se vit. Le bonheur ne laisse place à rien d'autre que lui même, là où la tristesse crée un vide entier que l'esprit doit occuper.

Et parce que j'ai ce besoin de t'écrire in extenso, de pouvoir poser les mots corrects sur mes maux. Mais aussi parce que l'acte en lui même me sera salvateur, comme une forme d'adieu nécessaire.

Alors je jette des mots dans ce vide, comme une forme de thérapie cathartique, une manière de remplir cet espace pour ne pas, pour ne jamais, se retrouver seul avec moi même. Car à travers les voyages, la compagnie d'autrui, l'écriture, la musique, ce que je fuis c'est moi même. Mais quand les dernières notes s'épuisent, je ne peux fuir mon reflet dans le miroir. Et je suis bien forcé d'admettre les sentiments qui me rongent, les pensées qui m'agitent et provoquent ces longues heures d'insomnies.

Ces heures blafardes au creux de la nuit, ces moments de doute, ces questions qui se bousculent au sein de mon esprit mais que je n'ose pas prononcer. Ces interrogations dont un autre muet détient les réponses mais qui piétinent mes nuits, allant même jusqu'à me réveiller au coeur d'un sommeil sans rêve. Il ne faut pas beaucoup de temps pour haïr ces moments, deux nuits à peine suffisent pour détester ces moments où votre esprit survolté vous empêche de regagner cette énergie tellement nécessaire pour affronter la journée qui suit.

Alors je lutte, pendant des heures, je tente de repousser les pensées, parfois j'essaie d'ouvrir les robinets et de les laisser se déverser, espérant un répit, la fin de ce flot continu. Mais les pensées occupent l'espace que l'on veut bien leur donner, plus cet espace est grand, plus elles le dévorent, l'emplissent, l'épuisent. Alors les pensées font ripaille, dévorant les minutes qui s'enfilent, engloutissant déjà la force du jour qui s'annonce. Et je dois pourtant me lever et affronter une nouvelle journée, une nouvelle semaine, la vie qui continue.

C'est d'ailleurs un étrange mélange aigre doux que cet affront du quotidien face à la souffrance. Alors que je voudrais que la terre s'arrête pour descendre, le quotidien m'emporte dans sa danse, me forçant à me plier à nos obligations, à aussi emboîter le pas malgré que tout mon esprit s'y refuse. Mais alors que je lutte contre lui, c'est finalement ce quotidien même qui m'apporte un peu de soulagement, d'éloignement et de distraction, me dérobant aux sangsues de mon esprit.

Tu l'auras deviné, je ne pense pas que ce livre sera plus léger que le précédent, sans doute même sera-t'il plus lourd. Sûrement sera-t'il plus vrai, plus personnel, porté par cette envie d'expulser hors de mon être cette chose plus grande que moi qui me dévore, ce monstre qui rampe et que je ne cesse de repousser. Après il ne sera pas dépourvu d'espoir, car l'espoir reste nécessaire pour se lever chaque matin, pour garder la tête haute et se dire que toute cette douleur passera. Que tout n'est que passager et que si l'on y prête attention, tout est déjà en train de s'éloigner.

Et puis parce que je dois le reconnaître, je ne suis pas doué pour écrire la joie. La joie je peux la vivre, je peux la transmettre, la danser, la boire à l'occasion. Mais je ne sais l'écrire. Le manque, la tristesse, l'espoir, l'abandon, la tendresse, l'affection oui. Mais la joie m'échappe, elle ne se transmet pas, elle se vit, et quand elle est présente mes mots se tarissent. Mais je ne voudrais pas que tu croies que j'en suis dépourvu. Ma vie en est pleine, pas toujours où j'espère la trouver, mais la joie y est bien présente. Mais pas quand je dois me retrouver face à une feuille blanche, ce n'est jamais elle qui accompagnera les mots qui se déversent à travers moi.

Alors si tu veux bien, tu peux m'accompagner quelques instants. Je ne peux pas te promettre une ballade pastorale, mais cette fois ci je peux au moins te promettre l'authenticité, pour ce qu'elle vaut. Juste une plongée dans ces quelques mots, pour ne pas oublier, pour saisir l'instant dans toute sa cruelle beauté.

Te dire où cela commence sera assez facile. Par une rencontre bien sûr, car ce qui peut provoquer en nous le plus de douleur est aussi ce qui peut nous porter aux nues et nous élever. J'aimerais pouvoir te faire saisir la magie de cette rencontre, ces heures qui s'enfilent à une vitesse incroyable, ces regards qui se découvrent et s'apprivoisent puis peu à peu deviennent plus insistants, sans doute poussés par l'alcool. J'aimerais te faire vivre ce bar qui se ferme et notre surprise, ces quelques pas dans Bruxelles ensommeillée, recouverte d'une fine particule de pluie.

J'aimerais te faire revivre ces pas de danse improvisés sous influence éthylique à même la Grand Place, ce tango alcoolique un peu bancal et ces chansons échangées. J'aimerais te faire ressentir cette envie grandissante de l'embrasser, cette douleur au ventre provoquée par la peur, puis poussé par le courage et cette promesse de ne pas vivre avec des regrets, ce premier baiser.

Tu vois, je sais écrire sur le bonheur, parce que je peux te jurer qu'à ce moment, c'était exactement le goût qu'avaient ses lèvres. Te raconter aussi comment le temps s'est figé dans cette première étreinte alors que la pluie nous tombait dessus et que l'aube commençait doucement. Ce retour fébrile en taxi, cette nuit allongé l'un contre l'autre à parler, et ce sentiment tellement fort de se retrouver, d'être complet. Cette question naïve, innocente parce que je ne savais pas comment l'exprimer autrement : "Est-ce que tu veux sortir avec moi?".

Tu peux me reprocher mon manque de pudeur, et je m'arrêterai de toute façon là, ce qui a suivi n'était qu'à nous, tout comme ce prélude. Mais ce prélude est important, car il pose les premières notes de la mélodie qui a suivi, de ces instants de bonheur, de ces déchirures aussi. Et parce que l'on ne peut comprendre une tristesse que si l'on comprends ses racines. Et que sans doute les peines les plus lourdes sont celles qui ont eu pour engrais le bonheur le plus complet. Parce qu'elles se nourrissent des remords qui trouvent un terreau fertile dans une histoire gâchée.

Je pourrais prendre le temps de raconter toute notre histoire, de l'étaler au gré des pages, et pourtant la pudeur me retient. L'égoïsme aussi, cette volonté de retenir tant que je peux ces souvenirs qui ne sont qu'à nous. Parce qu'ils repassent dans ma tête comme un kaléidoscope, apportant tantôt réconfort tantôt chagrin passager. Tu vois, même moi je sais parfois utiliser ce mot, "tantôt" à bon escient, ça te surprends ?

Parce que tous ces moments n'étaient qu'à nous, parce que tous ces moments étaient nous. Parce que dans ces souvenirs il y a encore ton empreinte, cette sensation de t'effleurer du bout des doigts. Parce que le son de ta voix a quitté ma tête, ne laissant que certaines intonations. Parce que ton rire s'est doucement craquelé dans ma tête. Ne restent que tes traits et tes yeux, mon dieu tes yeux. Ces fossettes aussi qui apparaissent quand tu souris, ce sourire que je pouvais voir quand je me réveillais contre toi, alors que tu m'observais déjà depuis quelques minutes.

Mais ce n'est pas le but. Ce que je veux écrire, ce que j'ai besoin de raconter, c'est ton absence. A travers elle, c'est moi que je dois raconter, mes peurs et mes craintes, ces douleurs et ces monstres tapis dans l'ombre, mais aussi ces espoirs fous, ces rêves et cette tentative de garder la tête haute et, toujours, d'avancer. C'est raconter l'impact que tu as eu sur ma vie, cette trajectoire déviée par tout ton être, ces mains liées que je dois apprendre à défaire. Parce qu'à travers ces lignes l'idée reste de t'oublier.

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