Elisabeta - Chapitre 29

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 « Ta missive m'a tant faire rire, ma belle amie, que Mère est entrée dans ma chambre afin de s'assurer que j'allais bien. Puis nous avons parlé de Fabio. Il a fait grande impression sur Mère et Père, bien que ce dernier se méfie toujours des Maîtres ; il les tient pour responsables de notre déclin, et je n'en connais pas les raisons.

Nous avons reçu la visite du Roi Zéphirin, aussi. Ce que je craignais depuis longtemps s'est vérifié : en tant qu'immortelle-née, je devrai bientôt prendre la tête du Cercle et devenir Reine. Peu importe que je ne sois pas de sang royal, mon éternité me donne le droit — et le devoir, surtout — de rejoindre les rangs des monarques, ce qui ne souffre d'aucun refus. Cette perspective m'effraie tant... Plus que l'idée de régner, c'est de savoir que nous allons disparaître un jour qui m'emplit d'angoisse. Nous avons déjà perdu notre grandeur, et voilà que notre lignée s'efface à son tour. Que sont devenus ces immortels légendaires dont nous lisions les exploits autrefois ? Comment avons-nous pu nous laisser engloutir ainsi par l'oubli ?... »

Lettre d'Elisabeta adressée à Ecaterina, 1476


Giovanna

Paris, France
Septembre 2015


Mila se tient là, de l'autre côté de la rue. Elle s'active à servir les clients d'un restaurant de cuisine française, affairée et souriante, allant et venant sur la terrasse sans avoir conscience de ma présence.

Ma sœur se trouve en face de moi, à moins de quinze mètres.

Elle a vieilli, bien entendu. L'adolescente de dix-sept ans que j'ai quittée sans dire au revoir a disparu depuis longtemps, remplacée par une jeune femme effacée et anxieuse. Elle a coloré ses cheveux, dissimulant le blond très clair pour une teinte plus sombre. Pourquoi ? Craint-elle qu'on la retrouve ? D'où je suis planquée, je peux distinguer ses gestes nerveux, et sa posture sur le qui-vive, à croire qu'elle se prépare à fuir à chaque instant. À moins que je me fasse des idées.

Je me suis cachée dans l'ombre d'une terrasse en face du restaurant, après avoir dissimilé mes cheveux dans le col de ma veste et chaussé des lunettes de soleil. Je ne tiens pas à ce que Mila me reconnaisse, car je n'ai toujours pas décidé si je devais aller à sa rencontre. Dois-je lui infliger mon retour à la vie, ces onze ans de mensonges et d'abandon ? Je meurs d'envie de la retrouver et de lui parler, de la serrer dans mes bras, mais je refuse de lui infliger une vérité qu'elle ne veut sans doute pas entendre. Découvrir que sa famille entière lui a menti, que ses grands-parents n'étaient pas ce qu'ils semblaient être, que sa sœur n'est pas morte... Je me demande bien qui supporterait de telles révélations.

Mais si elle savait, déjà ?... Si elle avait déjà appris la vérité ? Si elle m'attendait ?

Sur la table, à côté du café que j'ai laissé refroidir sans y goûter, je lisse d'un geste machinal le papier sur lequel sont inscrites les adresses fournies par Saraï. Comme nous attendons la réponse de l'Église à l'ultimatum — une demi-journée à patienter, encore, l'appel nous viendra cette nuit —, elle en a profité pour passer en revue l'épais dossier constitué par Athanase. Elle a sondé chaque document, chaque lettre, chaque photo à l'aide de son don et m'a confié cette liste d'adresses potentielles. Je n'y croyais pas vraiment, surtout que nous avions déjà visité la moitié des lieux indiqués. Et pourtant... Saraï a réussi. J'ignore si la fraction de pouvoir qu'elle abrite a exalté son don, mais elle y est parvenue.

Et Mila se trouve là, à portée. J'aurais dû insister pour que Virgile soit présent, histoire d'avoir de la compagnie. Ce dernier a accepté de me conduire à Paris uniquement parce que l'un de ses amis avait de la marchandise à lui refourguer. Il m'a déposé dans le quartier et m'a dit de me débrouiller toute seule, que j'étais une grande fille. Moi qui croyais que mon enquête l'intéressait... Je devrais revenir avec Saraï. Elle, elle m'écoutera, et me conseillera.

Elisabeta + SintevalLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant