Chapitre 9 - Partie 5 - Failles

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Alix apparut dans le parc du manoir, lasse. Elle passa les doigts sur l'arête de son nez et se dirigea vers l'escalier d'entrée.

Elle avait effacé la mémoire de Kyrrien et Jestak, contre le grès de cette dernière. Sa venue, son nom, son visage... il leur fallait oublier tout ça. Un simple sortilège d'égarement avait fait l'affaire : elle était à présent la seule à pouvoir restaurer ces souvenirs.

L'Once ne pouvait pas prendre de risque. La sorcière poussa un « Tss » rageur en enjambant les quelques marches du perron et s'arrêta juste devant la porte d'entrée. Des risques, elle en faisait déjà courir bien plus que de raison à ces gens, autant ne pas laisser la possibilité à l'Ordre d'empirer les choses.

Plus de dix représentants humains avaient œuvré au rapprochement entre la Fédération et la Congrégation d'Égée. L'implication de Jestak dans la reconstruction des phytoligocomplexes, son rôle de Yasarde et le support qu'elle avait apporté aux bâtisseurs ne pouvaient, à eux seuls, justifier l'intérêt de l'Ordre pour sa famille.

La porte principale s'ouvrit pour la laisser entrer, et la salua d'un discret mais joyeux grincement.

La sorcière se figurait parfaitement la photographie prise juste après l'incident du printemps dernier, elle connaissait par cœur le classeur où elle avait rangé la coupure de presse. L'enfant blottie dans le pelage de l'Once, les bras croisés autour de son cou, la main tendue de la Magistre Amalia Elfric, vers le Chat, vers la petite... Un gros titre sur fond de drame sorcier et humain qui avait secoué l'opinion publique. Tout un symbole... Voilà ce qui avait attiré l'attention de Fillip.

Amalia traversa le hall d'entrée. Sa cape se dégrafa d'elle-même, vola jusqu'à la penderie du vestibule et s'y rangea sagement. La sorcière capta son reflet dans la vitre du vestiaire et s'arrêta pour vérifier l'état de son apparence. La gamine aux traits fins et aux longs cheveux noirs qui la dévisageait par delà le miroir ressemblait à une adolescente des plus quelconque. L'effet du sérum de changeforme opérerait encore quelques heures avant de se dissiper, mais même cette apparence juvénile commençait à accuser le coup de sa fatigue. Elle se sentait lasse.

L'Once faisait face à une situation complexe, mais non critique. L'Ordre visait Jestak, Faï n'était qu'un dommage collatéral dont ils ignoraient la valeur réelle. Ils ne pouvaient pas avoir repéré leurs conversations nocturnes. Ils ne pouvaient imaginer l'information que détenait l'enfant... car si Kyrrien avait trouvé un lien entre Amalia et le Chat, alors sa sœur devait elle aussi connaître son identité. Complexe, mais non critique. Il n'y a aucune raison qu'ils l'interrogent à mon sujet.

« Honkey ? »

Pas besoin de préciser ses questions, le webster la connaissait bien.

« Votre chambre est prête. Xâvier et Pierre sont dans le salon, Mattéo et Naola ne sont pas disponibles.

— Merci, Honkey. »

Si elle retournait chez elle, elle n'irait pas se coucher, elle enquêterait jusqu'à tomber de fatigue. Il était temps d'interroger Pierre.

La sorcière poussa jusqu'au salon du manoir et s'arrêta sur le pas de la porte pour jeter y un coup d'œil. Discrète, le Maître se glissa à l'intérieur de la pièce et s'adossa dans l'ombre. Les deux garçons jouaient aux dames, installés de part et d'autre de la table basse. T-shirt et jean, expression décontractée, voix assurée, chaude... Le borgne affichait un air confiant, d'apparence très fraternelle...

Combien de temps son élève mettrait-il à la repérer ? Alix sourit. Elle le connaissait bien et les œillades qu'il glissait au jeune héliade, ses éclats de rire francs, son attitude générale ne laissaient aucun doute : Xavier s'essayait à un bel exercice de drague.

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