Chapitre 9 - Partie 4 - Failles

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Alix observait le filet de vapeur s'échapper de la bouilloire qui sifflait sur le poêle de la cuisine. Jestak s'était absentée une vingtaine de minutes, le temps de coucher et rassurer son fils, puis elle avait rejoint la sorcière et, sans un mot, s'était mise en devoir de lui préparer une infusion.

Le récipient en métal racla la fonte lorsqu'elle le retira du feu, puis tinta contre les deux bocks en grès dans lesquels l'humaine versa l'eau chaude. Jestak évitait de regarder en direction de son hôte, les yeux fixés sur la faïence ébréchée du plan de travail.

« Vous fréquentez ma maison sans que je le sache ? demanda-t-elle.

— Je viens voir Faï de temps en temps.

— Kyrrien me l'a expliqué, oui », répondit la femme, froidement.

Quand les tisanes furent prêtes, elle les posa sur la table. Les tasses heurtèrent le bois ; l'humaine se tira une chaise et prit enfin place en face d'Amalia. Elle souffla sur sa boisson, puis avala une longue gorgée, sans doute brûlante. Alix entendit distinctement le bruit de sa déglutition. Dans ce silence oppressant, même les plus anodins des sons résonnaient en écho sinistre.

La sorcière glissa un regard vers le semi-automatique posé entre elles deux. Jestak s'en était servie pour la menacer lorsqu'elle était descendue à la suite de Kyrrien. Son apparence d'adolescente et son calme avaient aidé à désamorcer la mère. La Yasarde avait accepté de lâcher son arme et de discuter.

« Mon fils a de très bonnes raisons d'avoir peur de vous », murmura Jestak comme si elle s'adressait au contenu de sa tasse.

Elle releva le menton vers son interlocutrice et lui accorda un bref regard, avant de détourner les yeux et de les arrimer de nouveau à au carrelage mural.

« Vous lui avez dit que vous alliez nous aider.

— Que s'est-il passé ? » demanda Alix avec beaucoup de douceur.

Jestak reporta son attention sur elle, puis la quitta immédiatement pour scruter la fenêtre. Ses mains se resserrèrent autour de sa tasse pour dissimuler un tremblement.

« Quoi qu'ils vous aient dit, ils ne peuvent pas savoir que je suis ici, rassura la sorcière à voix basse. Je suis très douée pour me cacher... s'il y a une personne avec des pouvoirs magiques à qui vous pouvez parler, c'est moi. »

L'humaine passa la main sur son visage tendu et but une nouvelle gorgée pour se donner de la contenance.

« Ça fait dix jours, ce soir... commença-t-elle à voix basse. Ils étaient deux, un homme et une femme. Ils sont arrivés en pleine nuit... Ils m'ont tiré du lit et ils m'ont posé des questions sur la rencontre d'hier soir. Ils voulaient savoir comment ça se passerait, comment les Yasard s'y rendraient, ce qui était en négociation avec la Fédération... »

Alix gardait le regard fixé sur elle. Elle hocha la tête. Que l'Ordre ait cherché des informations aussi bien du côté des humains que celui des sorciers lui semblait maintenant évident. Jestak jeta un nouveau coup d'œil par la fenêtre. De ce côté de la maison, elle ne donnait sur rien d'autre que le noir profond de la nuit. Le temps était couvert, aucun astre ne diluait sa lumière dans le ciel nocturne et les halos des phytoligocomplexes poudraient les lourds nuages de taches jaunâtres.

« Au début, ils se sont montrés courtois, reprit Jestak, mais ils sont très vite passés aux menaces quand j'ai fait mine de les mettre dehors. Puis aux coups, car je ne coopérais pas. »

L'humaine réprima un frisson et reposa sa tasse sur la table. Sa main tremblait, de petits sursauts nerveux qu'elle tenta de calmer sans grand succès.

« Puis aux... sortilèges... parce que je résistais. »

Elle referma le poing pour se retenir d'amorcer un mouvement vers son ventre et ses côtes, mais son geste n'échappa pas à l'Once. Sous ses vêtements, elle cachait sans doute encore des bandages et des bleus. Pour les avoir déjà appliquées, Alix connaissait ces méthodes. Jestak devait rester en état d'assumer ses fonctions de Yasard, les Vestes Grises avaient épargné son visage et l'avait soignée a minima avant de repartir avec Faï.

L'humaine serra les dents, le regard résolument tourné vers la vitre noire.

« Mes cris ont fini par réveiller les enfants, articula-t-elle. Kyrrien s'est caché. Il est très doué pour ça... Mais Faï... Faï est descendue. »

Elle se tut brutalement, livide. Elle se passa la main sur la bouche, proche de craquer. La sorcière devina sous son silence l'insoutenable torture qu'ils avaient imposée à son enfant, ses cris et ses supplications.

« J'ai cédé, conclut la mère d'une voix enrouée. Ils ont bien compris qu'avec elle, ils me feraient faire n'importe quoi. Alors ils sont repartis avec. Et j'ai fait n'importe quoi pour eux.

— Je comprends », déclara Alix, avec un grave hochement de tête.

Jestak la dévisagea un long moment sans répondre.

« Ils allaient la tuer si je ne... »

Sa phrase se perdit dans un tremblement de voix, détourna la tête, les dents si serrées qu'elles en grincèrent.

« Je comprends, répéta la sorcière avec douceur. Vous n'avez pas à vous justifier. »

Jestak prit une respiration saccadée et se bâillonna, paume contre sa bouche déformée par la rage et la tristesse. Alix, par pudeur, porta son regard vers la fenêtre et fit mine de ne voir ni entendre les sanglots qu'elle étouffa.

« Elle est toujours en vie, poursuivit l'Once lorsque l'humaine sembla s'être resaisie. C'est tout ce qui compte. Je ne peux pas attaquer l'Ordre de front, mais je connais une partie de leurs planques. Je la retrouverai. Ça va prendre du temps, mais je vous promets de vous rendre votre fille. »


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