Samuel (4) - Dix-sept ans, deux mois et douze jours ( NV)

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Je fais quelques pas hésitants dans la ruelle, la main devant les yeux pour les protéger de l'éclat du soleil. Après douze ans de ténèbres, mes pupilles peinent à s'adapter à une lumière si vive. J'ai l'impression d'être ivre. Ivre d'air frais, de couleurs, d'odeurs... Je ne me souvenais plus à quel point tout paraissait plus intense dans l'En-haut.

Cela fait une semaine que je rêve de ce moment. Je me croyais pourtant guéri de ce vieux désir de remonter à la surface, mais il était encore là, tapi profondément en moi, attendant une occasion d'émerger de son hibernation. Après ma rencontre avec Ruby, il est revenu, plus puissant que jamais. J'ai essayé de lutter. Je me suis répété que je ne devais pas, que je ne pouvais pas trahir ainsi la confiance de Rhys. En vain. Le jour, la nuit, je ne pensais plus qu'à ça. Je me surprenais à rôder près des sorties, m'approchant un peu plus à chaque fois. Jusqu'à ce que je finisse par craquer.

Un homme me bouscule. Sans m'en rendre compte, je suis arrivé sur une rue plus passante.

— Tu ne peux pas faire attention, me lance-t-il en guise d'excuse.

Je reste tétanisé, incapable de répondre. Le temps que je me reprenne, il a déjà disparu, point anonyme au milieu de cette foule de gens pressés qui savent exactement où ils vont. Je souris. Personne ne me prête attention. Je ne suis qu'un inconnu parmi d'autres. Rassuré par cette constatation, je me remets en route. Vers où ? Je l'ignore. Je me contente de marcher sans but. Pour la première fois depuis des années, je n'ai presque pas mal. Je me sens bien, presque euphorique. En gros, je plane aussi sûrement que si je venais de m'envoyer une poignée d'amphétamine ou d'antidépresseurs. Ou un cocktail des deux.

Autour de moi, le décor change. Les immeubles laissent peu à peu place à des résidences pavillonnaires. Je ne sais pas depuis combien de temps j'ai quitté les souterrains. Trop sans doute. Le soleil qui brillait haut dans le ciel au moment de mon départ commence déjà à décliner. Je devrais rentrer. Si Rhys découvre que je suis sorti, il va me passer le pire savon de toute mon existence. Mais, à cet instant précis, je me fiche complètement des conséquences. J'ai dix-sept ans, punaise ! Il faudrait peut-être que j'arrête de me comporter comme si j'en avais quatre-vingt-dix. La vie est trop courte, la mienne encore plus que les autres. Je ne veux pas gâcher le peu d'années qu'il me reste en vivant dans la peur.

*

Il fait presque nuit maintenant. L'après-midi a filé à une de ces vitesses... J'ai l'impression que cela fait à peine une heure ou deux que j'ai quitté les souterrains. Peut-être est-ce à cause de la saison ? Je crois me rappeler que les journées durent moins longtemps en hiver. En parlant de souvenir, ce quartier me semble familier. Je n'arrive pas à me remémorer quand ou pourquoi, mais je suis déjà venu ici. Je serre les poings, frustré. Mon passé est juste là. Il suffirait d'un rien pour déchirer le voile qui le recouvre, mais impossible pour moi d'entrevoir ne serait-ce qu'un fragment de ce qui se cache derrière.

Soudain, je m'arrête. Cette maison ! Non ! Je dois me tromper. Je m'approche lentement, et m'accroupis derrière un muret pour pouvoir observer en toute discrétion. Une fillette blonde est perchée sur l'immense chêne qui pousse au milieu du jardin. Elle doit avoir huit ans, tout au plus. Je me revois, enfant, grimper à ce même arbre, ressens le frisson de l'interdit. Si jamais maman en parle à papa, je vais en prendre pour mon matricule. Mon regard croise celui de la petiote, me ramenant au moment présent. Un grand sourire se dessine sur son visage.

— Et toi, le garçon, pourquoi tu te caches ? m'interpelle-t-elle. Ma maman, elle dit que c'est pas poli d'espionner les gens.

Pendant un court instant, je songe à m'enfuir. Ne pas le faire serait d'une idiotie sans nom. Mais la curiosité l'emporte sur la raison. Je sors de mon abri et m'avance vers l'imposante grille qui entoure la propriété.

— Je m'appelle Lauren, se présente la fillette qui semble avoir oublié sa première question. Et toi ?

— Samuel. Mais tout le monde m'appelle Sammy.

— Dis Sammy, tu veux jouer avec moi ?

Ma parole, cette gamine est complètement inconsciente. Je pourrais être un voleur d'enfant ou pire. Avec ses joues rougies par le froid et son sourire où manquent quelques dents, elle constitue une cible de choix pour toutes sortes de prédateurs. Ses parents devraient vraiment lui apprendre à se méfier des étrangers s'ils veulent qu'elle arrive à l'âge adulte. En même temps, sa naïveté a quelque chose d'extrêmement touchant. Dans le monde où je vis, même les plus jeunes savent qu'il ne faut accorder sa confiance à personne.

— Lauren, je t'ai déjà dit de ne pas monter dans cet arbre, s'écrie quelqu'un depuis l'intérieur de la maison. C'est dangereux. Tu risques de tomber et de te faire très mal.

Une femme apparaît sur le seuil de la porte. En l'apercevant, mon cœur saute un battement. Il faut que je m'en aille. Immédiatement ! Mais je reste figé, incapable d'esquisser un geste, hypnotisé par ce fantôme de mon passé. Elle porte un tablier et des gants de cuisine et ses cheveux sont relevés en un chignon serré. Elle devait préparer un gâteau quand elle a vu sa fille par la fenêtre. La mère de Lauren... Ma mère... Elle paraît plus vieille que dans mes souvenirs. Rien d'anormal à ça, douze ans, ce n'est pas rien. Mais il y a un peu plus que le simple passage du temps. Elle semble fatiguée, comme si la vie pesait bien trop lourd sur ses frêles épaules. Est-ce à cause de moi ? De ce fils qu'elle a perdu ?

— Lauren, je suis sérieuse, insiste-t-elle en croisant les bras sur la poitrine. Descends de là immédiatement où je serais obligée d'en parler à ton père.

La menace ultime ! J'ai l'impression que mon cœur se brise en mille morceaux. Je n'arrive pas à croire qu'ils aient eu un autre enfant, qu'ils m'aient remplacé.

— Mais je parlais au garçon, répond la petite fille en commençant à descendre de son perchoir.

Je dois me reprendre et vite. Pas question que ma mère me reconnaisse. Je refuse de lui imposer un tel choc. Dans cette histoire, ma mère n'est qu'une victime innocente.

— Quel garçon ?

En équilibre précaire, la môme se contorsionne pour montrer du doigt l'endroit où je me trouvais quelques secondes plus tôt, mais je suis déjà presque au bout de la rue. Avant de tourner le coin, je jette un dernier regard en arrière. La femme scrute les alentours à la recherche de l'intrus dont parle sa fille. Elle a l'air sincèrement inquiète.

— Rentrons à la maison, dit-elle en attrapant la main de l'enfant dès que celle-ci a regagné le sol.

La petite obtempère en maugréant et elles disparaissent toutes les deux à l'intérieur, me laissant seul dans la nuit froide. Je fais demi-tour en traînant les pieds, tout sentiment de joie envolé. Je ne ressens plus qu'une profonde lassitude.

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant