Ruby (15) - 13 janvier 2042 ( NV)

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Dehors, la neige s'est mise à tomber. Le temps que j'arrive chez moi, un fin tapis blanc recouvre l'ensemble du paysage. Je m'attarde quelques instants à l'extérieur. J'aime la neige. Elle donne à l'air une saveur particulière. Les sons eux-mêmes semblent étouffés, comme s'ils disparaissaient pour laisser place à ce décor onirique.

Je recueille un flocon au creux de ma main et le regarde fondre contre ma peau. En levant les yeux, j'aperçois la silhouette de ma mère à travers la fenêtre de notre appartement. Elle tient Tommy dans les bras. Je soupire et m'apprête à entrer dans l'immeuble quand mon père les rejoint passant derrière ma mère pour les étreindre, elle et le bébé. Une boule se forme dans ma gorge. Ce moment ne m'appartient pas. Je le dérobe à leur insu. Je repense à ces mots griffonnés sur mon carnet : la voleuse d'instant. Et dire que je trouvais ça poétique.

Je m'enfuis en courant, toutes mes bonnes résolutions oubliées. L'image de mes parents enlacés est comme imprimés sur ma rétine. Ils semblaient si sereins. Je refuse de briser leur bonheur, de tout gâcher encore une fois. Les larmes gèlent sur mes joues. Je me sens tellement seule... Tellement inutile. Polly, Debbie... Elles avaient besoin de moi. Et qu'est-ce que j'ai fait pour les aider ? Rien !

Mes anciens démons reviennent plus fort que jamais. Je n'arrive plus à respirer. Je m'arrête, pliée en deux par la douleur. Des étoiles dansent devant mes yeux. Il faut que j'extériorise cette souffrance avant qu'elle ne me consume entièrement.

Je pense à Mamie Rose qui avait le don de voir le bon côté de chaque situation. Elle m'aurait réprimandé de me laisser aller comme ça. Elle me manque horriblement. La vie me paraissait tellement plus simple quand elle était là pour relativiser mes petits problèmes. L'image de Debbie sur son lit d'hôpital s'impose à moi. Je lui ai promis de ne plus m'infliger pareil traitement. Je dois me montrer digne de son amour, ne pas briser mon serment.

Je me concentre sur ma respiration. Inspirer. Expirer. Encore. Peu à peu, les ténèbres s'éloignent. J'essuie les larmes sur mes joues et m'adosse à un mur pour récupérer. Ces crises me laissent tremblante, vidée de toutes mes forces.

Autour de moi, les gens continuent leur chemin comme si de rien n'était. Je préfère ça. Je ne crois pas que je supporterais qu'on me prenne en pitié aujourd'hui. Je m'apprête à me joindre à cette foule anonyme quand mon regard se pose sur une affichette collée à la vitrine d'un café voisin.

« Recherche serveur. Urgent ! »

Si ce n'est pas le destin qui me dit de me bouger, je ne comprends plus. Rapidement, je chasse les flocons accrochés à ma veste et remets un peu d'ordre dans mes cheveux. Une grande inspiration pour me donner du courage, je pousse la porte.

Une clochette annonce mon arrivée au personnel. Je reste planté devant la porte tandis qu'une bonne odeur de café arrive jusqu'à mes narines. L'ambiance est chaleureuse, tout en nuance de marron. Rien à voir avec le Grey Dog. Un serveur, « Simon, pour vous servir », d'après le badge épinglé sur sa chemisette, s'approche de moi.

— Je peux vous aider, mademoiselle ?

— Eh, je viens pour le poste de serveuse.

Un éclair de surprise passe dans son regard, mais très vite il retrouve son sourire cordial.

— Bien sûr. Jérôme, notre responsable, est parti déjeuner, mais il ne devrait pas tarder à revenir, dit-il d'un ton professionnel. Puis-je vous servir quelque chose en attendant ?

Je jette un coup d'œil à la carte affichée au-dessus du bar et dresse mentalement le bilan de mes finances. Mon agresseur m'a pris le peu d'argent liquide que j'avais. Il doit rester quelques euros sur mon compte, mais je n'irais pas loin avec ça. Désireuse de faire bonne impression malgré tout, je commande un café simple, le seul que je puisse me payer.

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant