Ruby (13) - 13 janvier 2042 ( NV)

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Même s'il ne nous faut pas plus d'une demi-heure pour rejoindre l'hôpital, le trajet me semble durer une éternité. Liam ne décoche pas un mot. La mâchoire serrée, il paraît concentré sur la route, mais je sais que Debbie occupe toutes ses pensées. Il se considère comme responsable de ce qui est arrivé à Debbie. Je pourrais lui répéter un million de fois qu'il n'y est pour rien qu'il ne changerait pas d'avis. Comment puis-je en avoir la certitude ? Je me sens aussi coupable que lui. Si seulement je n'avais pas décidé d'aller jouer les casse-cou... J'ignore si ma présence aurait permis un dénouement différent, mais rien n'effacera le fait que quand ma meilleure amie a eu besoin de moi, je n'étais pas là pour elle.

Quand Liam gare enfin la voiture devant le centre hospitalier, j'ai rongé mes ongles jusqu'au sang. Je bondis du véhicule comme un pantin de sa boîte. Il faut que je la voie, que je constate moi-même les dégâts. Je me précipite à l'intérieur avec une telle hâte que je manque de peu de renverser un couple qui sort au même moment. Ils me jettent un regard mauvais, mais à cet instant, c'est le dernier de mes soucis. Debbie se trouve dans ce bâtiment, blessée. Le monde entier pourrait s'écrouler, que je n'en aurais rien à foutre.

Liam me rattrape.

— Les ascenseurs sont par là, dit-il en me désignant les grandes portes métalliques au fond du hall d'accueil à moitié dissimulées par les distributeurs automatiques.

Sur les trois ascenseurs, deux affiche une pancarte « en panne ». Vive l'hôpital public ! Nous nous plantons devant le troisième et Liam appuie sur le bouton. Celui-ci s'allume, mais la cabine reste bloquée au cinquième étage. Une foule commence à se former autour de nous.

— Vous avez appuyé sur le bouton ? Me demande un homme d'une quarantaine d'années.

Je me retiens de lui arracher la tête. Qu'est-ce qu'il croit ? Qu'on est complètement débile ? Liam pose une main sur mon épaule.

— Ça va aller, me dit-il d'une voix rassurante.

Je m'aperçois que je serre les poings si fort que mes jointures ont blanchi. Des larmes de frustration perlent aux coins de mes yeux. Je détourne le regard et me concentre sur le voyant lumineux qui bouge enfin. Étage 4. Étage 3... Je ne peux réprimer un gémissement face à la lenteur du décompte. On aurait eu plus vite de prendre les escaliers. Si je savais où ils sont... Enfin, l'ascenseur finit par arriver au rez-de-chaussée. Les portes s'ouvrent et les gens commencent à sortir sans se presser. Une fois la place libre, nous nous entassons tous dans la cabine et celle-ci entame son ascension.

Après avoir fait une pause à chaque étage, la machine s'arrête au quatrième. Nous sommes les seuls à descendre.

À l'accueil, une vieille infirmière nous barre le passage.

— Je peux vous aider ? demande-t-elle avec l'air de quelqu'un qui a plutôt l'intention de nous compliquer la vie.

— Nous venons voir notre amie, répond Liam. Debbie Fisher. Elle a été admise cette nuit.

— Vous êtes de la famille ?

— Non. Enfin presque. Je suis son petit copain et Ruby, ajoute-t-il en me montrant du doigt, est sa meilleure amie.

La soignante me dévisage de la tête au pied sans même essayer de cacher le dégoût que je lui inspire. Je prends alors conscience de l'état dans lequel je suis. Déjà qu'en temps normal, j'ai un look un peu grunge, mais là avec mes fringues immondes et mes yeux rouges, je dois ressembler à une junkie. Liam me jette un regard et je devine qu'il doit se faire la même réflexion. Je sens mes joues s'enflammer. Je voudrais disparaître dans un trou de souris.

— La patiente est mineure, reprend le cerbère en blouse blanche, seule la famille est autorisée à la voir. Je suis désolée.

Autant vous dire qu'elle n'a pas l'air le moins du monde désolée. Le fait que cette vieille chouette s'interpose entre Debbie et moi me donne envie de lui voler dans les plumes, mais Liam est plus rapide que moi.

— C'est moi qui l'ai amenée ici. J'ai passé la nuit à veiller sur elle, s'énerve-t-il. Vous n'avez pas le droit de m'interdire de la voir.

— Oh que si jeune homme, j'en ai tout à fait le droit. Alors, veuillez baisser d'un ton ou je serai obligée d'appeler la sécurité.

Je vois le visage de Liam changer de couleur. Les veines de son cou enflent sous l'effet de la colère. Ne réveillez pas le volcan qui dort. Le proverbe prend tout à coup tout son sens. J'ai peur que Liam explose et qu'il fasse quelque chose qu'il regrettera ensuite. Je pose une main sur son bras, mais il ne semble même pas le remarquer.

— Ruby, Liam, s'écrie quelqu'un à l'autre bout du couloir nous faisant tous sursauter.

Kev ! Il se dirige vers nous à grands pas. Il a l'air plus vieux que la veille, comme s'il avait enfin décidé de quitter l'adolescence pour l'âge adulte. Je présume que trouver sa sœur à moitié morte en rentrant chez soi remet les choses en perspective. Quand il arrive à ma hauteur, il me serre contre lui sans tenir compte de la poussière qui recouvre mes vêtements.

— Comment va Debbie ?

Kev hausse les épaules. Son visage exprime une profonde fatigue. L'éternel gamin qui zonait toute la journée en caleçon dans le canapé semble bien loin.

— Toujours pareil. On ne peut rien savoir tant qu'elle est dans le coltar.

L'entendre prononcer autant de mots à la suite sans la moindre grossièreté me fait tout drôle. J'ignorai qu'il en était capable.

— Tu veux la voir ? me propose-t-il.

— Bien sûr. Mais j'ai bien peur que cela soit impossible, ajouté-je en jetant un regard à l'infirmière qui nous toise d'un air réprobateur.

— En effet. Seuls les membres de la famille sont autorisés à...

— Connerie, la coupe Kev. Ruby est plus proche de ma sœur que n'importe quel foutu membre de notre putain de famille.

Les lèvres du cerbère se pincent sous cette avalanche de jurons.

— Veuillez s'il vous plaît surveiller votre langage, jeune homme. Ce n'est pas moi qui fixe les règles. Revenez avec l'un de vos parents et vos amis pourront aller voir votre sœur.

Les yeux de Kev sont luisants de colère. Il semble tellement furieux que je crains qu'il la gifle. Mais au moment de répondre, il reste étonnamment calme.

— La mère de Debbie s'est fait la malle il y a des années. Elle n'en a rien à foutre de sa fille. Quant à notre père...

Il s'arrête quelques secondes comme s'il cherchait ses mots.

— Debbie n'a plus de père, conclut-il d'un ton glacial. Il a perdu le droit de porter ce titre quand il l'a abandonnée à moitié inconsciente sur le carrelage de la cuisine.

L'infirmière ouvre la bouche. Et la referme aussitôt.

— C'est bon, cède-t-elle en détournant les yeux, incapable de soutenir le regard brûlant de Kev. Vous pouvez aller la voir. Mais chacun votre tour.

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant