Ruby (12) - 13 janvier 2042 ( NV)

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Je pousse la porte du Grey Dog, le cœur battant. Je n'ai jamais adhéré au concept « néo-industriel » qu'affectionne le propriétaire des lieux. Ces murs gris, ces meubles blancs, je trouve que cela manque de vie. À cette heure matinale, la salle, vidée de ses habitués, semble même un peu austère.

J'aperçois Liam qui nettoie le comptoir, l'air absent. Je tousse pour attirer son attention. Il relève la tête. Son visage est fatigué, marqué par les cernes. Quand son regard se pose sur moi, un sourire las se dessine sur ses lèvres. Il sort de derrière le bar pour venir me rejoindre.

— Ruby... Je suis content de te voir. Tu vas bien ?

Est-ce que je vais bien ? Je n'ai pas pris le temps d'y penser. L'image de ce type me plaquant contre le mur s'impose à mon esprit. Sa peau cadavérique, ses yeux fous... J'ai l'impression d'avoir encore son odeur sur moi, comme si elle avait imprégné ma peau, mes cheveux... Je me mets à trembler. Liam me prend par les épaules.

— Ruby, qu'est-ce qui se passe ?

Je ne réponds pas, submergée par mes émotions. Les évènements d'hier, mon angoisse de ne pas savoir où est ma meilleure amie, cela fait trop de choses à gérer. Je sens que je perds pied. Incapable de respirer correctement, je me mets à hoqueter pitoyablement.

Inquiet, Liam me fait asseoir à une table et m'apporte de l'eau. J'en bois une gorgée, me raccrochant au verre comme à une bouée. Peu à peu, la boule dans ma poitrine se dissipe et je retrouve le contrôle de moi-même. La crise passée, je reporte mon attention sur Liam qui s'est assis en face de moi. Je ne l'ai jamais vu aussi épuisé. Ce n'est pas seulement un manque de sommeil. Il a l'air... comment dire ? Éteint. Cela ne lui ressemble pas. Je ne connais personne d'aussi optimiste que ce mec-là. Pour qu'il se retrouve dans cet état, il a dû se passer quelque chose de grave. Je prends une grande inspiration. Ce n'est pas le moment de m'appesantir sur mon sort. J'aurais tout le temps de penser à ce qui m'est arrivé dans les souterrains plus tard. Pour l'instant, ma priorité, c'est Debbie.

— Ça va mieux ? Me demande Liam. Parce que franchement, tu fais peur à voir.

Je me force à sourire.

— Tu n'as pas l'air non plus au meilleur de ta forme, mon vieux. Qu'est-ce qui s'est passé, hier soir ? Je n'arrive pas à joindre Debbie et son frère refuse de me dire où elle est. Je m'inquiète pour elle.

Un éclat douloureux passe dans son regard. Il détourne les yeux et se lève.

— Je reviens, dit-il d'une voix rauque.

— Liam... J'essaie de le retenir, mais il s'éloigne déjà en direction de la cuisine.

Je suis complètement perdu. J'ai traversé une faille spatio-temporelle ou quoi ? Je ne me suis absenté que quelques heures, mais c'est comme si le monde avait arrêté de tourner tout à fait rond pendant mon absence.

Un bruit sourd me parvient de la pièce où se trouve Liam. Je rêve où il vient de cogner dans quelque chose. Liam ?! Le mec le plus « Peace and Love » que je connaisse. Qu'est-ce qui a bien pu arriver pendant cette foutue soirée pour le mettre dans cet état ?

Liam revient quelques minutes plus tard avec une assiette de cookies et deux tasses de café. Il a les yeux brillants et la main droite enveloppée dans un torchon.

— Bon sang ! Qu'est-ce qui se passe, Liam ?

Quand il se rassoit en face de moi, il semble porter toute la misère du monde sur ses épaules.

— C'est Debbie.

Je sens mon cœur s'emballer.

— Quoi, Debbie ?

« Je t'en prie, ne me dis pas qu'elle est retournée avec Chuck » le supplié-je mentalement.

— Elle est à l'hôpital. En soin intensif.

La nouvelle me fait l'effet d'un coup de massue. Je bafouille.

— Mais... Elle était avec toi...

Je regrette aussitôt ses paroles, mais il est trop tard. Les épaules de Liam s'affaissent encore un peu plus. Il a l'air d'avoir vieilli de dix ans en une nuit.

— C'est de ma faute, j'aurais dû veiller sur elle, murmure-t-il, les yeux fixés sur l'assiette de cookies.

Il ne paraît même pas remarquer David qui a discrètement quitté ma poche et grignote maintenant les biscuits. Il y en a au moins un qui reste fidèle à lui-même dans cette histoire. Je repousse l'animal et pose ma main sur celle de Liam. Il lève les yeux vers moi. Son regard est si plein de culpabilité que cela me transperce le cœur. J'aimerais le consoler, lui dire que ce n'est pas sa faute, et toutes ces choses que disent normalement les amis, mais j'en suis incapable. Les mots qui me viennent si facilement à l'écrit m'échappent dès qu'il s'agit de les énoncer à voix haute.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? demandé-je à la place.

Ma voix est proche du murmure. J'ai l'impression que si je parle trop fort, il risque de se briser en mille morceaux.

— Je ne sais pas, me répond-il dans un souffle. Quand je l'ai ramené chez elle après la soirée, elle était un peu soule. Je lui ai proposé de rester, mais elle a refusé. Alors, je suis rentré. Je n'avais aucune raison de m'inquiéter...

Il secoue la tête comme s'il cherchait à comprendre ce qu'il aurait pu faire différemment.

— J'aurais dû insister, ne pas la laisser seule.

— Cela n'aurait rien changé. Tu connais Debbie, quand elle décide quelque chose...

Je ne finis pas ma phrase. Imaginer ma Debbie, si belle, si forte, à l'hôpital, me noue la gorge.

— Elle avait l'air tellement fragile, continue Liam. On aurait dit un petit oiseau blessé. Kev...

— Kev ? je l'interromps. Qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans ?

— C'est lui qui l'a ramené chez moi. Si j'ai bien compris, il l'a trouvé dans cet état en rentrant.

— Dans quel état ? je m'étrangle.

— Complètement démoli. À moitié inconsciente. On aurait dit qu'elle avait été passée à tabac.

Je me prends la tête entre les mains. Ma pauvre Debbie ! J'aurais dû être là pour l'aider. Je... Soudain, un détail me bloque. Les pièces du puzzle s'emboîtent dans mon cerveau et l'image qu'il me laisse entrevoir ne me plaît pas, mais alors, pas du tout.

— Kev l'a ramené chez toi ? Pourquoi pas directement aux urgences ?

Liam hausse les épaules.

— Je n'en sais rien. Il avait l'air complètement paniqué. Il tenait des propos incohérents. Le choc, je présume. Au début, il ne voulait même pas qu'on aille à l'hôpital. J'ai dû insister pour qu'il accepte que je l'emmène.

J'avale ma salive. Je ne vois qu'une seule raison pour laquelle Kev refuserait d'offrir à sa sœur les soins dont elle a besoin. Son père. Son salopard de père qui comme par hasard est sorti de prison hier. Cela expliquerait aussi l'étrange comportement de Mick et cette culpabilité dans son regard. Je me lève brusquement, attrapant David au passage.

— Il faut que je la voie.

Liam me regarde, puis hoche la tête.

— Je t'y conduis. De toute façon, je n'ai pas la tête au boulot. Laisse-moi juste deux minutes que je prévienne mon patron.


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Chers lecteurs et lectrices, j'espère que ce nouveau chapitre vous a plu. Si c'est le cas, n'hésitez pas à voter, commenter ou vous abonner. Sur ce, je vous dis, à vendredi ! J'essayerai de ne pas oublier cette fois-ci. 

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant