Ruby (11) - 13 janvier 2042 ( NV)

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Les barreaux rouillés se désagrègent sous mes doigts tandis que je grimpe courageusement l'échelle qui me ramènera à la surface. Je jette un regard en arrière et constate que le garçon est déjà parti. Je m'en veux un peu de lui avoir parlé aussi sèchement. Après tout, sans lui, je ne serais sans doute jamais sorti de ces maudits souterrains en un seul morceau. Mais quand il m'a dit de rentrer chez moi, je me suis senti rejeté. Encore une fois. Ça m'a blessé.

L'air froid de janvier me coupe le souffle. Le contraste avec le tunnel que je viens de quitter est saisissant. Cela explique en partie pourquoi ces gens bravent tous les dangers pour aller se réfugier sous terre.

La ruelle dans laquelle j'ai émergé est déserte. Je remonte le col de ma parka, enfonce mes mains dans mes poches et me mets en route en direction de chez Debbie. D'habitude, j'évite de lui rendre visite quand son père traîne dans les parages. Je n'apprécie pas trop la façon dont il me regarde. Mais je ne connais personne d'autre qui accepterait de m'héberger quelques jours le temps que je trouve un travail et un logement.

J'essaye de joindre Debbie pour la prévenir que je ne vais pas tarder à me pointer chez elle, mais personne ne décroche. Ça m'étonne. Debbie a toujours pris mes appels. De jour comme de nuit. Son bracelet digital est une véritable extension d'elle-même. Elle ne s'en sépare jamais, même pas dans la douche. Cela la rend folle que j'oublie une fois sur deux de le remettre après l'avoir chargé.

— OK, Gyn, appel Debbie, tenté-je de nouveau.

Pas de réponse. Elle a dû rentrer dans un sale état du concert pour que la sonnerie ne la réveille pas. Pourvu que Chuck n'ait pas déconné. Cela lui ressemblerait bien de la reprendre le temps d'une soirée pour la plaquer de nouveau juste après. Et moi qui ai effacé tous mes messages sans même les regarder tout à l'heure dans le tunnel. Peut-être qu'elle a essayé de m'appeler hier soir pour me demander mon aide. Sauf que moi, comme une imbécile, j'étais descendu jouer les aventurières dans une zone où le réseau ne passe pas. Tu parles d'une amie. Je presse le pas.

— OK, Gyn, appel Liam.

Lui saura forcément ce qui est arrivé la veille. L'appareil sonne dans le vide. Et merde ! Si ça trouve, Debbie l'a largué et il ne veut plus m'adresser la parole. Je me force à respirer un bon coup. Il faut que j'arrête de me faire des films. À cette heure-ci, Liam est probablement déjà au boulot. Il me rappellera à sa prochaine pause. Quant à Debbie, elle a peut-être simplement une gueule de bois carabiné.

Loi de Murphy oblige, le métro est en panne. Les usagers s'entassent sur le quai. Je profite de l'attente pour tenter de joindre une nouvelle fois Debbie. Le visage holographique apparaît.

— Si je ne vous réponds pas, c'est que je suis probablement occupé à autre chose. Alors, rappelez plus tard. Ou pas du tout. À vous de voir.

Je laisse échapper un juron.

— Putain de merde, la messagerie !

Les gens autour de moi me lancent un regard noir. Comme s'ils n'avaient jamais entendu un gros mot de leur vie. Bande d'hypocrites ! Pour ne rien arranger, Victor choisit pile ce moment pour pointer le bout de son horrible frimousse.

— Pas maintenant, je murmure en appuyant sur sa tête pour le remettre à sa place.

Il ne manquerait plus qu'un de ses snobinards décide d'appeler les hommes en blancs pour régler le problème. Ceux-ci me demanderaient sans doute de quitter la station. Je ne fais rien d'interdit, mais ces types en costume élégant ont des sous et le droit de vote. Je ne peux pas rivaliser.

Victor continue de s'agiter dans ma poche. Ça fait déjà un bail qu'on a quitté la maison. Il doit avoir hâte de retrouver sa cage et sa gamelle. Surtout sa gamelle. Pauvre Victor. Je le caresse entre les oreilles pour le calmer.

— Tout va bien, murmuré-je, plus pour moi-même que pour l'animal qui de toute façon ne comprend pas un mot de ce que je raconte. Tu verras, tout va bien se passer.

Le métro se montre enfin. Comme tout le monde, je pousse pour être sûre de pouvoir entrer. J'ai comme un mauvais pressentiment, une boule d'angoisse nichée au creux de mon estomac qui grandit de minute en minute.

Une heure et dix appels en absences plus tard, j'arrive devant chez Debbie. Je sonne avec insistance, appuyant sur le bouton jusqu'à ce que j'entende du bruit dans l'appartement. C'est Mick, l'aîné des Fisher qui m'ouvre. Il a la gueule de quelqu'un qui a trop picolé la veille.

— Qu'est-ce que tu veux ? grogne-t-il.

— Je viens voir Debbie.

— Elle n'est pas là.

Je vois qu'il s'apprête à fermer la porte. Je pose ma main sur le battant pour l'en empêcher.

— Tu es sûr qu'elle n'est pas en train de dormir. S'il te plaît, il faut absolument que je la voie.

Une lueur étrange s'allume dans son regard et il me repousse sans aucune douceur.

— Elle est pas là, j'te dis ! Alors maintenant, dégage de chez moi !

Il me claque la porte au nez, me laissant plantée là comme une idiote. Ce que j'ai vu dans ses yeux ne m'inspire rien de bon. Cela ressemblait bien trop à de la culpabilité. Il s'est passé quelque chose, c'est évident. J'appuie de nouveau sur la sonnette en criant.

— Debbie ! Debbie ! C'est moi, Ruby ! Réponds-moi, s'il te plaît.

L'instant d'après, Mick réapparaît, l'air furieux.

— Putain, tu es sourde ou quoi ? J't'ai dit qu'elle n'était pas là. Alors, maintenant, barre-toi ou ça va mal finir.

Je lis dans son regard qu'il ne plaisante pas. Si j'insiste, je vais me prendre un coup.

— C'est bon, je m'en vais, dis-je en haussant les épaules comme si je n'en avais rien à faire.

Mais si à l'extérieur, je parais plutôt calme. À l'intérieur, je bouillonne. Mais qu'est-ce qui s'est passé, hier soir ? Je vérifie mon bracelet. Toujours pas de nouvelles de Liam. Je décide de faire un saut au Grey Dog, le café où il travaille. Je n'ai plus qu'à espérer qu'il y soit et qu'il accepte de me parler.

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant