Un jour aux courses

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En haut de la plus grande tour, l'esprit attendait lui aussi son tour. Il jouait aux échecs, et il échouait chaque fois car il n'avait pas d'adversaire. Il jouait un peu contre lui-même et un peu contre personne. C'était ainsi qu'on avait fixé les règles.

On l'avait abandonné à sa tâche beaucoup plus tôt, des décennies plus tôt et depuis il jouait obstinément aux échecs et avec une passion stable.

Il arrivait à ne pas se tromper de colonne lorsque la cloche sonnait, il reprenait tous ses pions et les dispersait de façon à dessiner une couronne de sarrasin. Il observait ensuite cette couronne et disait sans cesse quelque chose du style "Ah, mon vieux maître, vous m'aviez manqué".

Personne n'était là pour voir ça mais si quelqu'un avait été là il se serait sans doute demandé de quel vieux maître il s'agissait et sous quels abords il se faisait apparaître à l'esprit dans les enjolivures de pièces d'échecs déjà disséminées entre plusieurs pétales, tortillas et restes de viande que l'on avait laissés en haut de la tour.

Alors l'esprit, insatisfait mais content reprenait toutes les pièces, les rangeait dans sa poche puis s'endormait sur place en songeant à toutes ces nuits et à la proximité distante du maître.

Le lendemain, c'était l'heure d'aller aux courses, on regarderait les chevaux et le chiens et les insectes se courir après dans une joie débonnaire et on parierait pour le plaisir sur le plus avenant. C'était assez facile en général le cheval gagnait, mais on faisait ça vraiment pour le plaisir, on jouait le jeu.

Déjà monsieur esprit se prépare un café en se frottant les mains, il se prépare une théière d'eau chaude en se frottant les mains, il se prépare un sac de dés à coudre en se frottant les mains, il se prépare au pire et au meilleur en se frottant les mains, il se prépare à perdre et à gagner en se frottant les mains, il se prépare à vendre et essuyer en se frottant les mains, il y réfléchit un petit peu, il se demande s'il ne serait pas déjà tout raplapla et qu'il ne ferait pas mieux de retourner se coucher mais en fait aussitôt il se dit que non ça va être bien ça va être super on va bien s'amuser en se frottant les mains.

Alors le voilà parti sur la route, la route est beaucoup plus plate que la plupart des reliefs présents sur sa tour. En fait la route ressemble à une autoroute plus petite et piétonne. Il va, simplement, en oscillant de ci de là et en faisant tourner son panier à la manière d'Alfred Jarry comme vous avez pu le voir faire certainement dans ses plus grandes représentations. Il arrive calmement au centre équestre voir plus et entre calmement et dit bonjour à tout le monde calmement sans se faire remarquer sans même regarder devant lui et il essaye de repérer quelques visages savoureux parmi l'assistance il essaye de toutes ses forces mais en vain, finalement il se met dans un coin de la salle il s'accoude à la rambarde de sport, commence à se fumer une petite bière et à repenser à son pays natal, comme toutes les personnes ici présentes dans l'assistance.

Tout le monde repense à son pays natal avec une amertume coutumière, il y en a même certains qui pleurent de bonheur en y repensant. Il ne faudrait pas cependant que la course tarde trop à commencer car la plupart des attendants de l'assistance se sont mis à chevroter, pleurer et chantonner des airs tristes et nostalgiques en repensant à leurs pays respectifs d'enfance en se frottant les mains également. Un pianiste a pris place parmi l'assistance pour accompagner la mouvance névrotique.

Soudain, des crispations terribles apparaissent dans le ventre de l'esprit, ce sont les motifs du carrelage derrière le guichetier qui l'ont mis sur la voix, de beaux carreaux rouges liés par une jointure particulièrement jaunie par l'oxydation et il se souvient de la chemise à carreaux qu'il avait vue la semaine dernière. Une terrible chemise à carreaux qu'il aurait voulu dévêtir, une chemise à carreaux rouges et jaune comportant aussi d'autres motifs de couleurs variés et subtils. Une chemise à carreaux qui vacillait sans se soucier de lui, qui passait d'un air décidé et délicat, une chemise à carreaux indépendante et sensuelle. Cette fois-ci la chemise à carreaux se présentait à nouveau dans la périphérie il fallait en faire quelque chose mais quoi ?

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