Samuel (3) - Dix-sept ans, deux mois et sept jours ( NV)

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Quel idiot ! Ça m'aurait tué de me montrer un peu plus aimable ? Maintenant, elle boude. Probablement qu'elle me déteste. C'est sa faute aussi ! Ses questions m'ont stressée. Il n'y a que quelqu'un d'en haut pour interroger ainsi un inconnu. Un habitant des souterrains n'essayera jamais de te tirer les vers du nez. Nous, on sait prendre notre mal en patience, attendre que les gens se confient d'eux-mêmes. Est-ce que je lui ai demandé moi, comment diable une fille comme elle s'était retrouvée au -4 ? Non. Pourtant, j'en crève d'envie.

Je soupire. Pourquoi a-t-il fallu qu'elle vienne se perdre par ici ? À cause d'elle, je ressens à nouveau la misérable solitude de ma vie. C'est facile d'oublier qu'il existe un autre monde, si beau, si lumineux, tant qu'il demeure inaccessible. Mais quand celui-ci se heurte au vôtre dans une tempête de boucles rousses et de parfum vanillé, il devient nettement plus ardu d'en faire abstraction. La présence de cette fille réveille en moi cette vieille nostalgie de la surface dont je me croyais guéri.

Derrière moi, j'entends Ruby buter dans tous ce qui a le malheur de croiser son chemin. Rhys a raison. Elle n'est pas comme nous. J'aurais dû la raccompagner immédiatement hors des souterrains. Heureusement, je rattraperais bientôt mon erreur.

Attendez, je ne l'entends plus. Je me retourne.

— Qu'est-ce qui se passe ? je lui demande en voyant qu'elle s'est arrêtée.

J'ai l'impression que mon agacement est nettement perceptible dans ma voix. Allez, fais un effort, Sammy, qu'elle ne garde pas une trop mauvaise image de toi.

— Tu es certain que c'est la bonne route ? Je ne me souviens pas être passé par ici à l'allée, dit-elle en se mordillant la lèvre inférieure d'un air hésitant.

Je hausse les épaules. Je ne vois vraiment pas le problème. Les souterrains s'étalent sur des kilomètres. Il existe des dizaines de façons de rejoindre la surface. Celle-là ou une autre, quelle différence ? L'important c'est de sortir d'ici, non ?

— Par où es-tu arrivée ? l'interrogé-je tout de même.

— Par le métro.

Je ne peux m'empêcher de sourire devant tant de naïveté. Elle est arrivée par le métro. Une réponse typique de gens de la surface. Comme si cela m'apprenait quoi que ce soit.

— Il y a beaucoup de passages qui relient les tunnels du métro au reste des souterrains, lui expliqué-je. La plupart des galeries qui les composent sont d'anciennes voies abandonnées. Mais c'est trop dangereux de passer par là en pleine journée. Au cas où tu l'ignorerais, la circulation des rames a repris depuis plusieurs heures déjà. Mieux vaut emprunter le réseau des égouts.

— Si tu le dis, me répond-elle en jetant un regard dégoûté en direction du mince filet qui coule au centre du tunnel

Si elle savait. Elle n'a encore rien vu. Nous reprenons notre progression. Très vite, le filet se mue en torrent et nous n'avons plus qu'une fine bande de terre sur laquelle marcher. Je me bouche le nez. À chaque fois, j'oublie à quel point l'odeur est pestilentielle. J'ai hâte d'en finir avec ça pour pouvoir retrouver la tranquillité du refuge. Enfin, nous arrivons à une longue échelle aux barreaux rouillés.

— Nous y sommes. Tu n'as plus qu'à monter et tu seras chez toi.

— Chez moi ?

— À la surface, je veux dire.

Ruby lève les yeux vers le plafond. Son expression anxieuse me fait fondre et je sens toutes mes bonnes résolutions s'envoler. Peut-être n'est-elle pas si différente de nous finalement ? Personne ne descend dans les souterrains tout à fait par hasard. Comme tous les autres, elle cherche à échapper à quelque chose, mais quoi ? Je respire un grand coup. Ça suffit, Sammy, tu dois te reprendre. Ne te laisse pas avoir par son regard de chien battu. Quel que soit ce qui l'attend à l'extérieur, il va falloir qu'elle l'affronte. Seule. Sa place n'est pas ici. Cet endroit la détruira si elle reste.

— Tiens, j'ai de nouveau du réseau, constate-t-elle en observant le fin bout de plastique qu'elle porte au poignet.

Évidemment, on n'est même pas à trois mètres sous terre. Je garde cette remarque pour moi. Je doute qu'elle soit bien accueillie. Elle fixe son bracelet, plongée dans ses pensées. Je me demande à nouveau contre quels démons intérieurs elle se bat. J'hésite à partir, comme ça, sans rien dire. Après tout, j'ai accompli mon devoir. Elle peut se débrouiller sans moi maintenant. Mais quelque chose me retient. Peut-être un lointain souvenir de la stricte éducation que j'ai reçue à l'époque où j'appartenais à son monde. Ou alors peut-être que je souhaite simplement profiter encore quelques instants de sa présence avant qu'elle disparaisse pour toujours de mon existence.

Elle repousse une mèche de cheveux qui lui tombe devant les yeux. Face à ce geste d'un naturel désarmant, je manque de peu de lui dire de rester. Ma gorge me semble soudain très sèche. Je déglutis. Décidément, cette fille me grille complètement les neurones. Il faut que je me barre et vite, avant de faire une connerie que je regretterais.

— Tu vas retourner là-bas ? me demande-t-elle tout d'un coup.

Sa question me prend au dépourvu. Là-bas ? Chez moi, au Refuge ? C'est ça qu'elle veut dire ? Bien évidemment. Où pourrais-je aller d'autre ? Cette petite phrase innocente, prononcée d'un air absent, me rappelle brusquement le fossé qui existe entre nous. Une colère sourde m'envahit. Cette fille s'est imposée dans ma vie alors que je n'avais rien demandé et elle rechigne maintenant à la quitter. Se rend-elle compte à quel point son caprice d'enfant gâtée va bouleverser mon fragile équilibre ? Non, bien sûr que non ! Les gens d'en haut sont des égoïstes. Ils ne savent pas ce que signifie le mot souffrance. Oh, ils croient le connaître, mais, quels que soient les petits soucis qu'ils ont à affronter, ils n'ont aucune idée de ce qu'on ressent quand on est mis au banc de la race humaine, ils ignorent ce que ça fait d'avoir mal chaque heure de chaque jour !

— Tu devrais rentrer chez toi, dis-je avec autant de douceur que me le permet mon état.

Son regard se durcit.

— Non. Personne ne veut de moi là-bas.

Je sens ma colère refluer pour laisser place à une irrésistible envie de la prendre dans mes bras pour effacer cette douleur que je devine dans ses grands yeux verts. Je connais la détresse qu'on ressent quand votre famille vous rejette, quand votre propre père se débarrasse du problème que vous représentez en vous envoyant moisir sous terre... Mais son visage s'est durci.

— Merci de ton aide, il faut que j'y aille, dit-elle d'un ton sec.

Je me contente de hocher la tête et de la regarder entamer son ascension. Je n'attends pas qu'elle soit arrivée en haut pour faire demi-tour. La voir s'éloigner me déchire les tripes comme si elle partait avec une partie de moi. Je me sens vide. Vide et incroyablement triste. Comment quelqu'un que je n'ai connu que quelques heures peut-il me manquer à ce point ?

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant