Suspends ton vol

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Eva ne demandait rien, uniquement de vivre heureuse. Dans la plénitude de la trentaine, sa longue chevelure auburn allumait l'envie dans le regard de tous les hommes du village. Au bal du 14 juillet, tu t'affichais volontiers avec elle, conscient que la beauté de ton épouse servirait d'appât. Tu ne la méritais vraiment pas, tu ne méritais pas cette femme exceptionnelle, surtout sachant l'usage que tu faisais d'elle.

Les tremblements recommencent ; les vagues de souvenirs sont néfastes, elles s'insinuent dans mon cerveau, dévastant mes cellules nerveuses à la manière d'un tsunami. Il est l'heure d'achever mon œuvre. Tel un signal intransigeant, la déflagration cérébrale annonce le début d'une course contre la montre.

Entravée, tu pousses des cris étouffés par l'épais tissu. Ne t'inquiète pas ! J'ai veillé à l'insonorisation de ta cellule, faisant de la cave un refuge inexpugnable. Malgré tes soubresauts de frayeur, je m'assoie tout près de toi. La lame effilée de mon couteau tranche ton bâillon, libérant tes hurlements de panique. Je ne crains plus tes cris avant le dernier voyage. J'ai dépassé l'état de grâce, plus rien ne peut m'atteindre.

Tu n'acceptes pas l'inéluctable issue, la sublime fin que je t'offre. À présent, tes vociférations composent l'ultime symphonie de la terreur. J'ai les tympans fragiles, je vais te clouer le bec rapidement. Je lève un bras vengeur, attentif au reflet de la lame qui brille dans le clair-obscur. Je suis tellement fasciné par la lueur que je suspends mon geste.

Mon attention se porte à nouveau sur toi, Eva. Tu es allongée sur ce lit aux draps tâchés de sang... Ton sang ! Il a suffi que je m'absente un moment dans la soirée pour que la brute t'assassine. Non content de t'avoir battue à mort, elle s'est obstinée à t'étrangler méthodiquement. L'alcool dicte ses actes de folie à certains hommes...

Je n'ai pas attendu que les secours arrivent après mon coup de fil. Prostré dans ton vomi, tu gisais au pied du lit de la pauvre endormie ; je n'ai eu qu'à transpercer ton palpitant poussif pour stopper la course du temps. Les pompiers m'ont trouvé agenouillé, la tête reposant sur le sein de ma mère. J'avais 14 ans et jamais plus je n'ai contemplé l'avenir avec des yeux d'enfant.

Le silence est pesant, tout à coup. Tu as cessé de crier, me défiant stoïquement. J'aimerais t'épargner, avoir la possibilité de te laisser partir sans rien faire. Pourtant, l'image gravée dans mon esprit du corps mutilé de la seule femme que j'ai aimée me l'interdit. J'ai un besoin compulsif de revivre l'instant où j'ai découvert, adolescent, le cadavre non encore décomposé de ma mère. La putréfaction s'était déjà emparée de sa dépouille lorsque les employés du cimetière l'ont enterrée.

Morte, tu lui ressemblerais, mais ton visage est différent et tes formes ne sont que de pâles copies de l'original. Saisie par la Grande Faucheuse, adopterais-tu une de ses postures familières ? Les autres qui t'ont précédée dans le trépas furent de piètres comédiennes. J'ai bien tenté d'enfouir ma tête dans leur poitrine ensanglantée, les sensations s'avérèrent très décevantes.

J'attends ton mépris, ta colère ou bien ton épouvante, mais certainement pas de l'indifférence. Tu restes figée, sans prononcer aucun son. Les battements de tes paupières me font penser à ceux des ailes d'un papillon.

« Prends ton envol ! » murmurait Eva. Elle croyait dur comme fer que son unique rejeton s'éloignerait d'un foyer ravagé par la violence.

— Insulte-moi ! exigé-je d'un ton chargé de reproche.

Cette absence de bruit m'insupporte, le silence est pire que tous les bavards. Il m'enivre du manque de parole, me prive de la conversation fatale. Je te crie de hurler, approchant mon front presque à toucher le tien. Imperturbable, tu ne bouges plus d'un cil. Est-ce une pose provocatrice ? Une ruse imprévue de ta féminité sournoise ?

Je retourne à l'autre bout de la pièce, sans avoir planté le drapeau en terre conquise.

Frappe au cœur !Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant