«Tu souffriras plus que quiconque»

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Des inconnus sortaient régulièrement des coins d'ombre. Grandbois en compta six, mais il ne les observait qu'indirectement, soucieux de ne pas croiser leurs regards. Il y avait une mince dame en robe de lin qui portait un corbeau sur son épaule, et un jeune homme blond en fauteuil roulant. Même à la dérobée, il percevait bien leur étrangeté, et il était certain d'être le seul mortel dans la pièce immense.

Combien étaient-ils de « Bergers » à se nourrir des habitants de la cité ? Six rien que dans cette pièce, trois au moins de l'autre côté de la porte, et tous ceux qui n'étaient pas ici. Il savait depuis longtemps que ce monde parallèle existait, mais de le voir révélé si brutalement lui laissait une impression de vertige. D'autant que le sang de l'un d'eux courrait maintenant dans ses veines.

Une dame à la beauté prodigieuse émergea d'une chapelle. Malgré lui, ses yeux s'accrochèrent à elle. Pas fixement, ils courraient d'un détail à l'autre, affolés, s'appuyant sur ses épaules fines, ses hanches, se perdant dans la dentelle claire de sa chevelure. Il sentit ses genoux défaillir, ses dents claquer. Il se sentait comme un voleur. Une image aussi sublime devait avoir un prix, et il ne tarderait pas à le payer, c'était une certitude. Elle était encore loin, mais elle avançait vers lui d'un pas lent et, quand elle arriverait...

Une main glacée effleura son bras. Il sursauta. C'était une femme qui paraissait la jeune vingtaine, et qu'il avait souvent croisée au Vade Retro. Son approche avait été dissimulée par le grand rideau à moitié tiré. Elle était petite et mignonne et ses yeux étaient vifs et clairs ; jamais il n'aurait pu deviner qu'elle était morte.

« Nous sommes décidément appelés à nous voir souvent », dit-elle avec un sourire. Elle tendit la main. « Cassandra Lupal.

— Michel Grandbois. »

Michel ne put cacher un tremblement dans sa voix, et il en eut honte, comme si Cassandra pouvait en deviner la cause. Il prit sa main, aussi froide qu'une pierre.

« Ainsi, vous serez l'infant de Grimaldi...

— Dans quelques années, peut-être.

— La tradition veut qu'un nouveau conseiller reçoive le don de progéniture. Et Grimaldi le deviendra d'ici peu.

— Je suis désolé, je ne comprends pas tout ce que vous dites. Ce monde est nouveau pour moi.

— Vous aurez un rôle à y jouer. En ce moment, quelqu'un essaie de provoquer une guerre entre le Déluge et la Hiérarchie. »

Michel se força à sourire. La belle dame, avançait-elle encore vers lui ?

« Vous semblez bien au courant...

— Ils n'ont pas encore joué leur premier coup, mais toutes les pièces sont déjà en place.

— Les pièces... Vous parlez des Bergers ?

— Ils l'ignorent encore, mais c'est à vous qu'il incombera de terminer cette partie. »

Michel eut un sourire qui masquait mal son inconfort. « Je ne suis pas venu pour ça.

— Je sais. Et je sais que vous ne voudrez prendre aucune part à ce qui va se produire. Les circonstances vont vous y forcer, et vous allez souffrir, bien au-delà de ce que quiconque peut supporter, jusqu'à ce que vous y mettiez fin. »

Grandbois ne trouvait rien à répondre. Cette femme semblait penser qu'elle connaissait l'avenir. Pourquoi pas, après tout ? Il avait lui-même des pouvoirs si étranges que même lui avait peine à y croire.

« J'ai une amie prisonnière des Pénitents. Elle peut mourir à n'importe quel moment. Pouvez-vous m'aider ?

— Hélène ?

— Non. Guenièvre. Attendez... Vous connaissez Hélène ?

— Je sais qu'elle est votre amie. Je possède le Vade Retro. Je connais mes habitués. Guenièvre est partie avec deux garçons hier. C'étaient des Pénitents ?

— Oui, c'est ça. Pouvez-vous les retrouver ?

— Non, je suis navrée. Avoir su, ils ne seraient jamais sortis de chez moi. S'ils reviennent, je leur paierai un verre en privé. Mon père saura les faire parler.

— Mais il sera sans doute trop tard. »

Ils entendirent la porte s'ouvrir avec un bruit feutré, sans le moindre grincement, puis la voix de Grimaldi.

« Michel, le prince va te recevoir. »

Grandbois se retourna. Grimaldi s'écarta du chemin.

« Il veut te parler seul à seul. Montre-toi respectueux, attends qu'il s'adresse à toi avant de parler et réponds à toutes ses questions, et tu n'auras rien à craindre. »

Michel adressa un bref signe de tête à Cassandra et s'enfonça dans l'ombre.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !