Hiver

Weightless - Mi

«You are weightless,

You are weightless,

So please be a good girl and follow my rules

Don't forget I am taking over»

*

On dirait bien qu'il est temps pour moi d'écrire une lettre à toutes les personnes qui m'ont construites et démolies tour à tour jusqu'à ma rupture avec toi, Jude. Je crois que ça va être ma lettre la plus difficile, car elle me touche tout particulièrement. Alors ne m'en veux pas papi, si aujourd'hui au lieu de venir te voir au cimetière, j'écris une lettre à ma mère.

J'ai l'impression d'être Hannah dans 13 raisons, et j'en serais au moment où j'annoncerai au chanceux élu « C'est Nicky, Nicky Saint-George. Bienvenu sur ta cassette. ». Par chance, je n'ai jamais commis d'acte malheureux, même si j'y ai déjà pensé à l'adolescence. S'il y a bien une chose à savoir avant d'en apprendre plus sur ma relation avec Jude, c'est comment j'en suis arrivée là. Ça n'a pas été de tout repos, ni un long fleuve tranquille. En dix-huit ans de vie, j'ai dû me construire et me reconstruire autour de quatre personnes qui ont façonné ma vie : mon grand-père, ma mère, ma meilleure amie N. et bien sûr, A., mon premier amour. Chacun m'a fait naître, aidé à voler et brisé à sa manière. Vous avez déjà rencontré mon grand-père, il est temps de rencontrer ma génitrice.

Mère Gothel, c'est comme ça que te surnommait Jude, un mélange d'affection pour sa belle-mère et d'affliction pour tout ce que tu m'as fait subir. Les fins connaisseurs, auront bien sûr reconnu la référence au conte de Raiponce, dont la mère adoptive l'a enfermée dans une tour pour garder jalousement le pouvoir des cheveux de sa fille, lui permettant de rester jeune éternellement. Ma coupe afro n'ayant pas de pouvoir magique, tu m'as plutôt emprisonnée dans une cage faussement dorée, un HLM miteux, rempli par tes soins d'anxiété, de méfiance et de troubles du comportement en tout genre. Je ne sais pas pas si une seule lettre suffira à t'expliquer tout mon mal être.

Avec du recul, et maintenant que j'ai pu me sortir de ça et que je ne retourne que très rarement dans ton antre de Mère Gothel ; je vois que tu as toujours pensé agir pour ce qui te semblait être mon bien. Et qu'il n'a jamais été question de me faire mal, même si tu ne te rendais sûrement pas compte dans la souffrance que tu me faisais endurer. Je pense également que tu aurais dû consulter un professionnel, qui aurait pu t'aider à surpasser ta rancœur et tes traumatismes dus à la piètre assistance et éducation de ta propre mère, que je n'ai d'ailleurs jamais connue et dont je ne pourrais malheureusement pas parler, n'étant pas en connaissance de cause.

Ma relation avec toi a toujours été mi-figue mi-raisin. Myriam, c'est toi. Je trouve toujours que tu es une belle femme, petite et menue mais à l'énergie et à l'ardeur assez extraordinaire. Abandonnée par ma grand-mère, d'origine portugaise, tu as été élevée par mon grand père, un mécanicien et représentant la deuxième génération d'une famille immigrée congolaise. Ta grand-mère nous a transmis notre peau sombre et ton grand-père, originaire de Charente, notre nom de famille qui m'a valu tellement de questions et parfois pas des mieux intentionnées. De mes origines, je n'avais reçu peu d'éducation, comme si je ne devais me plier qu'à une seule culture, une seule langue, une seule ethnie, une seule communauté : française.

A mes yeux, tu as du courage dans biens des domaines et je t'admire sur bien des choses, comme ta ténacité et sa fierté. Je sais que tu es amère, que tu aurais rêvé d'autres choses, comme pouvoir gommer la couleur de ta peau, les clichés t'enchaînant à ton poste de serveuse et femme de ménage dans une petite chaine de restaurant. Je sais que tu donnerais tout pour effacer les contraintes liées à cet emploi, ces conditions de vie dans cette cage à lapin à loyer modéré, ainsi que les voisins qui partent souvent en garde à vue pour vente ou possession de stupéfiant.

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