Chapitre 8 - Partie 1 - Entrevues

266 52 15

Naola dormait, abandonnée entre des draps que Mattéo repoussa avec mille précautions. À la pénombre d'un faible sortilège lumineux, il observa le visage de sa compagne. Même dans le sommeil, ses traits restaient graves, tendus, ses poings crispés sur la couverture.

Elle s'était écroulée, épuisée, quelques minutes à peine après avoir gagné leur lit. Mattéo, lui, n'avait su trouver le repos, les yeux grand ouverts sur l'obscurité de leur chambre. Si par mégarde... si il avait commis ne serait-ce qu'une seule erreur de jugement ? L'idée d'avoir abattu une cible ne correspondant pas à ses critères lui tordait le ventre.

Il se releva vivement, s'habilla à la hâte et quitta la pièce. Il devait savoir.

Une tasse de thé fumante l'attendait sur son bureau. Le jeune homme se figea sur le pas de la porte et, dans un geste nerveux, se frotta l'avant-bras. De l'autre côté de la salle, par delà l'imposant plan de travail, le portrait d'Adélaïde, épinglé au mur comme toutes ses cibles, sembla lui lancer un regard narquois. En confrontant Naola, l'aristocrate avait gagné son pari : Mattéo doutait.

Il ravala son amertume et, fébrilement, se mit à l'ouvrage, sortant d'un tiroir sans fond des piles entières de classeurs, vidant littéralement sa bibliothèque de mnémotiques. Si erreurs de jugement il avait commises, ses dossiers méticuleusement archivés en contiendraient une trace.

La nuit s'éternisa et mourut dans un silence pesant, ponctuée du bruit d'innombrables pages tournées. L'aube lécha les hautes fenêtres du bureau de sa timide lumière, le jour naquit et s'épanouit jusqu'à son zénith, dans la parfaite indifférence de sorcier plongé dans ses chasses passées.

Mattéo ne s'épargna aucun détail, ne s'autorisa aucune excuse, impitoyable avec lui-même. Toutes ses proies, toutes ses victimes devaient, de leur vivant, s'être montrées cruelles, avoir pris plaisir au meurtre, à la torture. Il étudia chaque profil, bien que, dans la grande majorité des cas, en connût les détails par cœur.

En milieu d'après-midi, il s'écarta de son bureau et se leva. Sa tasse de thé froid et trop infusé à la main, il laissa son regard se perdre sur les contours du parc écrasé par le soleil estival. Il posa son front contre la vitre tiède, ferma les yeux et soupira. À l'évidence, son travail était impeccable. Il n'avait commis qu'un seul imper – et encore, il ne concernait que son modus operandi – le cas Westlack, la bavure qui avait permis son arrestation et justifié son procès.

La Fédération se portait bien mieux sans les ordures dont il l'avait débarrassée.

Irréprochable, se convainquit-il avec soulagement. Il n'avait commis aucune erreur, même si le cas d'Adélaïde, ou plutôt d'Esther Cromwell, s'avérait discutable. Il s'était jusqu'alors interdit d'employer le nom officiel de l'aristocrate.

Esther avait rejoint l'Ordre à dix-neuf ans. Cette décision revenait vraisemblablement à sa famille. Les Cromwell, comme toutes les grandes familles sorcières, avaient intérêt à placer leurs pions stratégiquement. À l'époque, envoyer leur progéniture à Leuthar avait dû assurer une certaine tranquillité à leur empire financier.

Leur fille était-elle réellement cruelle ? Au Gala, quand Mattéo avait dansé avec elle, il avait conclu à une simple maniaque de la manipulation, dangereuse, prenant plaisir à voir ses cibles trembler devant elle. Une femme froide, capable de briser n'importe qui pour obtenir ce qu'elle voulait, un petit sourire de satisfaction sadique aux coins des lèvres. Avait-il rêvé cette Adélaïde ?

Il jeta un regard par-dessus son épaule à la photographie de la jeune femme et se retourna vers son bureau. Le cadre mnémotique extrait des souvenirs de Naola trônait au milieu du plan de travail. Il l'avait visionné plus que de raison, suffisamment pour ressentir comme sienne la haine que sa compagne avait éprouvée envers la mentaliste. Il avait partagé sa décision d'abattre Adélaïde. Pourtant, les raisons qui motivaient sa chasse et celles qui avaient failli pousser Naola au meurtre n'avaient rien en commun.

Lui tuait froidement et calculait ses opérations avec méthode. Ses mises à mort se déroulaient sans effusion, sans débordement. Propres.

Mattéo passa la main dans ses cheveux et lâcha un bref soupir, agacé. À qui essayait-il de mentir ? Il pouvait plier n'importe qui à sa volonté, par les armes ou par l'esprit. Lui aussi avait déjà esquissé ce petit sourire contenté en devinant la peur chez une proie. Lui aussi se sentait vivre plus fort lorsque tout espoir la quittait. Lui aussi se satisfaisait de la mort des autres. Il serra les dents.

Esther et lui, sur certains points, se ressemblaient, bien plus qu'il n'aurait voulu l'admettre. Elle méritait la mort, autant que n'importe quelle autre personne de ses listes. Pourtant, il avait pris sa décision. Il ne la tuerait pas. Ni elle ni aucune de ses cibles encore en vie. Il pivota sur lui-même et affronta son mur.

À cause de lui, Xâvier avait failli y rester, au début de l'été, et Naola venait de passer à deux doigts de devenir une meurtrière. Il fallait que cela cesse.

Cette idée n'était pas nouvelle, il y songeait depuis la mort de Leuthar. L'hospitalisation de Xâvier avait ravivé ses interrogations, les événements de la veille entérinaient sa décision. Un sortilège décrocha les trois photos encore épinglées en face de lui et les déposa entre ses doigts.

Les traitresLisez cette histoire GRATUITEMENT !