Elisabeta - Intermède 3

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Elisabeta

Sicile — 1812


Anita ferma le lourd volet de bois tandis que le soir tombait peu à peu. Elle jeta un coup d'œil dans la rue déserte, puis nous barricada en vitesse, craignant peut-être que quelqu'un aperçoive de la lumière à notre fenêtre. Je songeai que notre présence ici, dans ce minuscule hameau perdu sur la côte sicilienne, avait été ébruitée depuis longtemps, mais ce serait ajouter à la nervosité de ma camériste. Elle avait insisté afin de revenir à mon service alors que je l'avais renvoyée trente ans auparavant, lui demandant de s'enfuir quand les Maîtres commençaient déjà à me menacer. Je ne voulais pas qu'Anita paie mon manque de prudence, ainsi que les choix effectués ces dernières années. Mais elle insista ; elle devint ma plus proche amie et le plus solide de mes soutiens.

Non loin de la cheminée, au plus près de la chaleur de l'âtre, Faustina dormait dans le plus grand des calmes. Elle reposait au cœur d'un berceau fait de bois brut offert par l'époux de l'accoucheuse qui m'avait assisté alors. Ce lit miniature était un présent inestimable, une grande marque de confiance de la part de ces mortels.

Ma jolie petite fille venait de fêter ses six mois. En cet instant, j'ignorais encore si elle était mortelle ou immortelle, car rien ne la distinguait d'un enfant humain. Je devais patienter quelque temps avant de savoir... Savoir si elle hériterait de mon pouvoir, si je la mettrais en danger... J'espérais de tout mon cœur qu'elle serait mortelle. Le soir, j'adressais mes prières au Ciel et l'implorais de lui accorder la mortalité, que je considérais comme le plus incroyable des cadeaux. Je pourrais, alors, la confier à une famille humaine, l'une de celles qui côtoyaient le Cercle, et lui offrir ainsi une belle vie. Une existence faite de normalité et d'éphémère, loin des complots des immortels. Je n'avais pas mis Dante au courant de la naissance de sa fille précisément pour cette raison.

Je ne l'avais pas revu depuis deux ans. Deux années interminables durant lesquelles je crus sombrer dans une longue lassitude, à subir l'arrogance et les incohérences de mon mari, ses caprices et sa folie. À craindre qu'un jour, les Maîtres se décident à me mettre en prison moi aussi, comme ils le faisaient avec les monarques qui leur déplaisaient. Deux ans avec, dans mon ventre, le début de quelque chose, une graine qui dormait à l'abri avant de s'éveiller et de grandir.

Les grossesses immortelles étaient, le plus souvent, capricieuses et aléatoires, illogiques, et je ne m'attendais pas à pouvoir enfanter. Car si Fabio avait voulu que je lui donne un enfant à l'époque de notre mariage, il y avait vite renoncé, et n'avait plus jamais abordé le sujet. Des médecins et des clairvoyants m'avaient confirmé que j'étais stérile et frappée par la malédiction qui refusait que nous nous perpétuions. Je n'y avais plus songé par la suite.

Puis je me découvris enceinte, contre toute attente, contre toute logique. La terreur qui m'envahit à cet instant manqua de me submerger. Je dus me reprendre, faire des choix, calculer les possibilités. J'aurais pu, dans un premier temps, aller voir une avorteuse et lui demander de faire disparaître dans l'oubli cet enfant qui ne m'apporterait que des problèmes. Cet enfant qui me venait de Dante... Impossible.

Quand j'eus changé d'avis, j'organisai ma fuite, préparai mon évasion avec un sentiment d'urgence de plus en plus fort. Si Fabio l'apprenait... S'il apprenait que le potentiel héritier dont il rêvait était accordé à un autre... Je n'osais imaginer les conséquences.

Je partis, aidée d'Anita venue à ma rescousse sans une hésitation, et de Baptiste. Je fis jurer à ce dernier de ne pas tenir Dante au courant, ce qu'il accepta de mauvaise grâce. J'accouchai ensuite en Sicile, dans le plus grand anonymat, et me cachai dans cette petite maison de pierres près de la mer.

Elisabeta + SintevalLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant