Partie 2

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 Personne n'a retrouvé le pendentif.

Bien entendu, quelqu'un aurait pu l'avoir ramassé et emporté. Yénofa me rappelle le lendemain et m'annonce qu'elle cherchera encore, mais je sens dans ses mots l'amorce d'un conseil.

Fais ton deuil, tu risques de ne jamais le retrouver.

Je me mets au travail la mort dans l'âme : le sortilège destiné à Alice ne se fera pas tout seul.

Sur la table devant moi, une infinité de perles noires s'étale à n'en plus finir. Des perles de pierre : onyx, agate, obsidienne, tourmaline, pierre de lave... La plupart du temps, j'utilise la chance que je suis capable de manipuler pour proposer des charmes à mes clients. La chance pour l'amour, ou l'amitié, ou la santé, ou les affaires ; afin d'avantager une carrière, accroître la fortune, favoriser la conception d'un enfant. Guérir une maladie. Provoquer une rencontre. Je n'accepte aucun maléfice, aucun mauvais œil. Seulement la chance.

Et pour ce faire, je crée mes prières et les souffle dans des perles qui, ajoutées les unes aux autres, vont former un bracelet ou un collier. Des dizaines de japa pour composer un mantra, comme les perles d'un rosaire.


*


Alice vient chercher son dû quelques jours plus tard. Je la repère dans la foule, seule et fragile telle une poupée brisée. Indéniablement, elle n'est pas à sa place ici, trop différente des jeunes gens branchés qui passent des heures à s'agiter dans la fosse. Et pourtant, elle ne semble pas s'en formaliser, à croire qu'elle se sent à l'aise partout. Si Oxyde dit vrai, ce ne serait pas surprenant : les marcheurs de rêves arpentent souvent les songes des autres au point que parfois, ils ne rêvent plus leurs rêves à eux. Ils s'adaptent à tous les lieux, toutes les situations.

Je la retrouve à sa table, lui offre un cocktail. Alice me paraît toujours aussi épuisée, tourmentée même.

— Voilà ce que tu es venue chercher, lui dis-je.

Je dépose devant ma cliente une petite bourse en velours, qu'elle ouvre de ses mains tremblantes. À l'intérieur, trois bracelets de perles, pierres noires et argent.

— Ils sont très beaux, commente Alice. Comment dois-je procéder ?

— Tu ne dois jamais les porter. Garde-les près de toi quand tu dors, vérifie qu'ils se trouvent bien à leur place. Et lorsque tu rêves, fais en sorte de les avoir au poignet. Ils feront office de point d'ancrage.

— Quel dommage de ne pas pouvoir porter ces merveilles.

Alice sourit, comme soulagée. Je l'observe ranger les bracelets dans son sac à main, puis sortir son portefeuille. Je l'interromps avant qu'elle me demande combien elle me doit :

— Je ne souhaite pas te faire payer. Je ne suis pas certaine que mes sortilèges fonctionnent avec toi, parce que... et bien, parce que je ne connais pas assez la magie des marcheurs de rêves.

— Tu es bien renseignée, à ce que je vois.

— On m'a conseillée, oui.

Après une hésitation, Alice range son portefeuille et se penche en avant, comme pour me faire une confidence :

— Je viendrai te payer si je constate une amélioration. Qu'en dis-tu ? Ça m'embête beaucoup que tu ne reçoives rien en échange de ton travail. OK ?

J'acquiesce, concluant ainsi notre marché. Même si, parfois, certains services ne se rémunèrent pas.

— Tiens, ajoute Alice tout en enfilant sa veste, sais-tu pourquoi la Boîte Noire, alors ?

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