Partie 1

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 — Il y a quelqu'un pour toi, m'interpelle Yénofa à la porte du bureau. Une jeune femme. Seule.

— OK, j'arrive. 

Je referme le dossier sur lequel j'étais penchée depuis plus d'une heure, des chiffres à n'en plus finir défilant dans ma tête. Je ne devrais pas bosser sur ma comptabilité si tard, je le sais, mais cela me permet de me vider l'esprit avant de retrouver mes clients.

Le même numéro chaque soir, celui de la Magicienne. Cela profite à ses affaires, prétend Côme. Il y tient, il aime l'idée que la patronne de la Boîte Noire, l'établissement dont il est le propriétaire, y vende ses sortilèges. Un service rare et coûteux qui attire curieux et initiés. Depuis que je travaille avec lui, ce cousin lointain ayant coupé les ponts avec notre famille, cet homme d'affaires à l'indécente richesse doublé d'un mafieux, la fréquentation de la boîte a bondi. Et j'ignore si je dois en être fière ou pas.

En attendant, il est l'heure d'entrer en scène. Je vérifie ma mise dans le grand miroir en pied, m'assure que mon maquillage tienne encore, défroisse ma courte robe sombre. Soupir devant le reflet, devant celle que je peine souvent à reconnaître, ces longs cheveux noirs autrefois blonds et cette maigreur. Je m'épuise au travail depuis quelque temps. Et l'image que le miroir me renvoie me paraît sans concession.

Une fois mon masque de perfection et de froideur revêtu, je quitte le bureau que je verrouille derrière moi, puis croise Ren à l'entrée. Le videur est un Japonais peu loquace, très petit et très épais, d'une gentillesse sans aucune limite quand on le connaît. Il m'indique tout ce que je veux savoir d'un seul signe de tête : ma future cliente est clean et paraît digne de confiance.

Que le spectacle commence.

La fosse est envahie de monde. Une foule hétéroclite, dansante et surexcitée s'agitant sur les samples d'un DJ dont j'ignore tout. Je n'ai jamais eu que faire de la musique ici, comme si je ne l'entendais pas. Depuis que Côme m'a prise sous son aile, je n'ai eu de cesse de croire que ma relative sécurité volera en éclats d'un jour ou l'autre, que je ne pourrai pas rester cachée ici éternellement. Peut-être que mes parents reviendront d'entre les morts pour me ramener à la maison par les cheveux, histoire de me faire payer l'incendie qui leur a coûté la vie. Peut-être que les sorciers qui vivent sous le sol de la Défense me reprocheront de les avoir abandonnés. Peut-être qu'Hazel...

Non. Pas Hazel.

Je vacille. Portant la main à mon pendentif, le pentacle d'argent qui me vient d'Hazel, je me force à me reprendre, occultant les fantômes d'autrefois qui hantent souvent mes nuits, et les échos de ce que je voudrais oublier.

Assise à sa table, ma future cliente m'attend. Une jeune femme qui joue distraitement avec la paille de son cocktail rouge sang, une silhouette solitaire perdue dans les ombres de la boîte.

Quand ils viennent voir la Magicienne, ils le font toujours le soir. Des oiseaux de nuit. Ils entrent dans l'établissement comme n'importe quel client de la boîte, se rendent au comptoir et demandent à Yénofa si la Magicienne se trouve dans le coin. Alors la barmaid leur indique de prendre place à une des tables, là-bas, tout au fond de la fosse, et de patienter un peu. Aujourd'hui, ma cliente n'est pas accompagnée, ce qui m'étonne ; d'ordinaire, ceux qui requièrent mes services rappliquent en meute et en profitent pour s'amuser jusque tard dans la nuit. Mais l'inconnue, elle, est venue seule. Elle n'est là que pour moi.

La jeune femme lève la tête lorsque je m'assois face à elle. Je découvre son joli visage au teint blême, ses yeux sombres entourés d'ombres. Ses cheveux bruns sont au moins aussi longs que les miens ; l'inconnue les porte attachés en une queue de cheval qui descend jusqu'aux reins. Ses mains crispées autour du verre à moitié vide sont prises de tremblements, mais ses yeux sont clairs et perçants. Quand elle me regarde, j'ai la sensation que ma cliente me scanne, qu'elle analyse tout ce qui vit à l'intérieur de moi.

La Boîte NoireRead this story for FREE!