Déshonorée

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Honorine était plongée dans la contemplation d'une peinture. Ministre Harvey Smith, l'un des premiers fondateurs de la République, la regardait avec le regard solennel des figures d'autorité.

Confrontée à ce regard depuis ses premières années, elle sentait s'élever en elle une bouffée de fierté chaque fois qu'elle le croisait. Elle sentait sur elle tout le poids de son destin, donné par son père et par cet homme. Un jour elle dirigerait la famille Trenchide aux côtés de sa sœur jumelle. Son nom était connu de tous et tout le monde en attendait beaucoup, et pour cause, Harold Trenchide était le Président de la République. Il avait été élu par les Ministres pour mener la nation, pour lui permettre de survivre aux épreuves qu'elle traversait depuis maintenant près de quatre siècles. La crise démographique, l'épuisement des ressources naturelles... Et la guerre contre l'Empire.

-Encore à fixer monsieur Harvey Smith ?

La voix familière de sa sœur la tira de sa transe. Détachant son regard du portrait, elle se tourna vers Lisbeth. Les deux jeunes filles se ressemblaient beaucoup, et les personnes capables de les différencier se comptaient sur les doigts d'une main. Toutes deux de taille moyenne, sveltes, leur visage présentait une mâchoire carrée, un nez droit et abrupt, dans la continuité de leur front. Elles portaient toutes les deux les cheveux longs, nattés à l'arrière de la nuque et observaient le monde au travers d'yeux sombres. La seule chose pouvant les différencier était leurs habits. Honorine portait une chemise blanche à col mao rentrée dans un pantalon bordeaux, le tout tenu par une ceinture noire ; Lisbeth, quant à elle, était enserrée dans une robe à corset et une longue robe droite couleur os. Les femmes ne portaient plus ce genre d'habits, descendants direct des longues robes bouffantes des courtisanes Impériales, elles préféraient les pantalons et les chemisiers avec des vestes chics surmontés de larges chapeaux chargés ou masques bariolés. Lisbeth avait toujours eut un sens de la mode dépassé.

-Je n'y peux rien, c'est mon attirance pour les vieilles personnes, répondit Honorine en souriant.

-Une attirance que je ne comprendrai sûrement jamais. Lui dit sa sœur en lui prenant doucement le bras et l'emmenant vers sa chambre, Tu devrais aller te préparer pour ce soir, les invités arrivent dans une heure.

Honorine soupira. D'habitude, elle adorait les réceptions parce qu'elle pouvait discuter avec des collègues de son père à propos de l'histoire du pays, de sa politique. C'était aussi l'occasion d'apprendre ce qu'il se disait dans les hautes sphères sociales, ce que racontaient les opposants et les délateurs, quelle était la situation à l'est, avec l'Empire. Mais ce soir, elle aurait voulu rester seule, et se reposer.

-Je suppose que je n'y couperai pas. Dit-elle.

-Hé non ! Allez vas te préparer, tu as des vieux messieurs à séduire ce soir ! Répondit Lisbeth avec un clin d'œil.

Sa sœur lâcha son bras et se dirigea vers sa chambre, laissant Honorine gravir seule les dernières marches qui menaient à la sienne.

La chambre d'Honorine était la plus grande de la maison. Enfin, « chambre », c'était davantage une suite, vu qu'elle prenait une bonne partie du dernier étage. Elle se composait d'une antichambre suivie d'un salon. L'antichambre était assez sombre à cause de la proximité des murs à cet endroit, des crochets plantés dans le mur permettaient aux invités d'y pendre leurs habits et elle était séparée du salon par un rideau bleu nuit. Le salon quant à lui était spacieux et lumineux, un large canapé en velours rouge et un fauteuil plus sombre entouraient une table basse en bois sombre verni. Au sol, des formes géométriques alternaient les nuances de marrons en un assortiment de parquets luisant. Contre le mur, une étagère où étaient disposés des livres, des verres ainsi que quelques bouteilles d'alcool vides. Les formes variées de ces bouteilles lui plaisaient beaucoup et il lui arrivait de se perdre dans leur contemplation. Une porte en bois sculptée séparait le salon de la chambre à coucher d'Honorine. Elle s'avança vers le fauteuil et s'y assit. Après avoir retiré ses bottes, elle posa sa tête sur le dossier. C'était une grande responsabilité que d'être l'avenir d'une famille. Dès le jour où elle sut qu'elle serait à la tête des Trenchide, Honorine se mit à travailler dur, apprenant la politique, l'histoire, la stratégie, les langues, la philosophie et les sciences... Elle dût suivre en parallèle son éducation de jeune fille aristocrate, on lui apprit les bases des mathématiques, de la calligraphie, de la peinture et aussi comment être une bonne épouse... Elle s'efforçait d'être bonne un peu partout, même si tout ce soi-disant savoir l'avait plus dégoûté de la vie commune qu'autre chose. Lisbeth quant à elle s'était bien plus appliquée dans la bienséance et l'art de la séduction. Chez les aristocrates de la République, il y a pléthore de filles qui attendent un mari, la plupart des fils partent à la guerre, cela fait partie de leur éducation, mais beaucoup ne reviennent pas. C'est pour ça que les jeunes filles doivent savoir se démarquer des autres, pour attirer l'œil d'un des rares hommes présents. Des deux, c'est Lisbeth qui pérennisera la lignée des Trenchide. Honorine leva les yeux vers le plafond, dont le bois sculpté et verni formait des carrés. Ce type de plafond était très en vogue il y a un siècle, l'époque où Trenchide Stand, le manoir familial fut construit, aujourd'hui, il l'est beaucoup moins, mais les traditions ont la peau dure.

La Fierté du pèreRead this story for FREE!