Chapitre 7

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J'ouvris les volets et passai un coup de balai trouvé dans le couloir. Il avait dû connaître la guerre d'indépendance. Tout en faisant le ménage, je songeai au magasin. Qu'en ferait Caroline ? Le vendre sans doute. En tant qu'épouse, si je ne me manifestais plus, elle aurait ce droit. Surtout avec un juge dans ses relations. A elle le pactole, je ne pouvais laisser faire une telle chose. En mémoire de mon père, du travail qu'il a fourni toutes ces années, de son rêve.

Une fois terminé, en sueur, je pris conscience qu'il fallait m'occuper un peu de moi. Je n'en étais pas encore au point de laisser toute dignité derrière moi. M'assurant que James dormait toujours, j'ôtai ma robe, demeurant prudemment en sous-vêtements et fit ma toilette. La fraicheur de la pièce me fit attraper la chair de poule et claquer des dents. James ne possédait qu'un maigre bout de savon, mais il sentait très bon. Je tâchai de ne pas trop en gaspiller avant de me vêtir plus décemment.

— Sacrebleu ! Ça valait le coup de ne pas crever tout de suite !

— Vous êtes réveillé ! Oh merci ! fis-je au ciel. Vous êtes réveillé !

— Et je profite d'une vue superbe, sourit-il, la tête tournée vers moi.

— Vous m'avez regardée me changer ! C'est déplacé ! Indigne d'un gentleman ! m'indignais-je. Mais je suis contente de voir que vous alliez mieux.

Soulagée était bien plus exact. Je ne parvenais pas à lui en vouloir, nous n'étions pas du même milieu et il vivait au milieu de bandits et de catins. Le plus important était qu'il s'en sorte. Le pire était passé selon le doc.

— Je crois que j'ai senti une odeur de bouffe, dites moi que je n'ai pas rêvé.

Évitant de m'épancher de nouveau, je filai vers la porte.

— Ne bougez pas, je reviens tout de suite !

— Je ne risque pas, fit-il.

J'osai sortir plus loin que les quelques mètres du hall de nuit, descendis et pris à gauche gardant la tête basse afin de ne pas me faire remarquer. Il y avait des gens partout, allant et venant dont beaucoup d'enfants. Dans les cuisines, une marmite de soupe frémissait dans la cheminée tandis qu'une mégère était occupée à repriser une chemise.

— T'es qui ? fit-elle immédiatement.

— Élisabeth Chapman, je suis arrivée avec James hier et... vous reste-t-il à manger ? C'est pour lui, pour qu'il reprenne des forces.

— Sers-toi, répondit-elle tout en m'indiquant la soupe.

Elle me fourra un bout de pain rassis dans les mains.

— Alors c'est toi la fille aux rubans.

— Apparemment oui, répondis-je tout en me servant de la louche cabossée.

Je tentai de pêcher le plus de légumes possible.

— Et tu comptes rester ? T'es d'où ?

— Je dois voir votre chef pour ça et je suis de Lower East side.

— Non, je veux dire avant ça ?

— Je suis née à Wexford, mais j'étais encore une enfant en arrivant ici.

— Donc t'es des nôtres.

— Heu oui, fis-je incertaine.

— La plupart ici sont Irlandais. C'est mieux pour toi. Mais avant, va falloir faire tes preuves.

— Que devrais-je faire ?

— À ton avis ? Tu es chez les Forty thieves ici. Certainement pas des pâtisseries.

Sans doute devrais-je voler quelque chose. Je me sentais à peine capable de mentir sans rougir, alors fouiller les poches sans me faire prendre, cela me semblait impossible.

— Sinon moi c'est Betty Hayes.

— Merci pour tout madame Hayes.

— Appelle-moi Betty. Et n'oublie pas. Ici, c'est pas le même monde que celui d'où tu viens.

Je remontai rapidement, passant entre deux gars discutant dans le couloir.

— Veuillez m'excuser.

Ils sifflèrent.

— Oooh veuillez m'excuser, je m'en vais au bal mon cher, se moquèrent-ils. T'es la fille qui a ramené Flynn ?

— C'est plutôt lui qui m'a amené ici.

— Prends en soin, on va avoir besoin de lui bientôt.

— Promis. Besoin pour quoi ?

— Pour aller cueillir des fraises. S'il n'est pas sur pied bientôt, il va pas pouvoir assurer son quota, ça risque de mal finir pour lui.

Quota ? Sans doute parlaient-ils de larcins. J'étais dans un repaire de voleurs, la plupart devaient être recherchés par la police. Du moins, si elle osait s'aventurer par ici. Si pour un citoyen modèle, défier la loi était synonyme de représailles et d'arrestation. D'après les journaux, pour ces gens c'était différent. Ils n'hésitaient pas à s'en prendre eux-mêmes aux forces de l'ordre, rien ne semblait leur faire peur.

James avait de nouveau les yeux fermés lorsque je revins, il avait dû vivre une nuit éprouvante.

— Ça vous fait mal ?

— Assez pour être obligé de manger de la main gauche.

— Je vais vous aider.

— Non ça va, je en suis pas encore impotent... aidez-moi juste à me redresser.

Je le soutins et remontai le pauvre oreiller derrière lui alors qu'il tentait de s'asseoir, grimaçant.

— Des hommes ont parlé de votre quota. Qu'est-ce que c'est ?

— Nous devons nous débrouiller pour faire notre part et ramener une somme chaque semaine sinon on est viré. Parfois pire. C'est vrai qu'avec mon épaule dans cet état..., souffla-t-il d'un air inquiet avant de retrouver un visage faussement jovial. Mais vous en faites pas, je suis plutôt doué, je me rattraperai.

Doué pour voler, ce n'était pas tout à fait le genre de qualité que j'aurais mis en avant.

— Devrais-je voler moi aussi si je reste ici ?

— Il n'y a pas que ça. Vu que t'es une fille...

— Je refuse de me prostituer ! lançais-je.

— Je pensais pas à ça. On devra trouver autre chose. Tu connais du monde, tu pourrais les alléger de quelques billets ou des bijoux.

— Non ! Je ne peux pas faire ça !

— Alors ce sera la rue et le froid, réfléchis.

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