Chapitre 6

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Je n'avais rien d'une infirmière. Tout ce que j'aurais pu faire était de me tenir là et d'attendre qu'il réclame quelque chose. Nous étions seuls. J'entendais malgré l'heure tardive, des bruits de pas dans les couloirs et les chambres voisines. Un air d'accordéon lointain nous parvenait ainsi que des éclats de voix et des rires. Cette maison semblait pleine à craquer. Je n'avais pas vraiment pris le temps de regarder autour de moi, suivant simplement ceux qui transportèrent James jusqu'ici. Nous étions sous les combles, dans une pièce étroite et froide. Les volets étaient pourtant fermés, mais la vitre de l'une des fenêtres était brisée. Je remontai la couverture mangée par les mites sur lui et touchai sa joue. Ce même geste que mère faisait lorsque je rentrais à la maison avec le nez qui coule et la crainte d'avoir attrapé froid. Il était brûlant.

Que faire ? Il n'y avait pas grand-chose ici. Une armoire, un petit meuble rafistolé portant une cruche éméchée ainsi qu'une écuelle pour sa toilette. Je m'en approchai, il ne restait qu'un fond d'eau.

On frappa à la porte.

— Heu oui ?

Une jeune femme entra. À voir son décolleté peu sage et son visage maquillé, je n'eus aucun doute sur ses activités. Mes joues rougirent tout autant que l'étaient les siennes.

— Comment il va ? chuchota-t-elle.

— Il est brûlant.

— Et tu lui a pas mis de compresse ? Faut tout t'apprendre à toi. Les filles de riches... j'vous jure.

Elle s'aperçut qu'il n'y avait pas de quoi faire et s'éclipsa avec le broc, revenant peu après avec le récipient plein.

— Pour faire tomber la température, tu mets un tissu humide sur son front que tu changes souvent. Tu surveilles aussi sa blessure. Si ça s'infecte ou que ça saigne de nouveau, appelle. Sinon évite. Le doc a dit qu'il passerait demain matin. C'est toujours la première nuit la plus dure. Pauvre amour, fit-elle ensuite.

Elle s'en approcha, lui caressa la joue et déposa un baiser sur ses lèvres inertes.

— Vous êtes sa... demandais-je. Sa régulière ? légèrement choquée par ce geste.

Puisqu'apparemment, c'était le terme employé ici.

— De James ? Oh non, on s'connait depuis qu'on est tout gosse. C'est vrai que j'ai pas dit non à une époque, mais c'est pas l'genre à sortir avec une fille comme moi. Il est un peu trop jaloux, imagine s'il casse la gueule à tous mes clients ?

— Vous êtes une... ?

— Quoi ? Ca te choque ? s'offusqua-t-elle tout en me ricanant au nez. C'est ça ou crever de faim ma p'tite. Ça n'a pas l'air de t'être arrivé souvent à toi.

— Non. Mon père a toujours pris soin de moi. Mais il est mort.

Je refoulai cette image de lui, livide alors qu'on le couvrait du linceul, tâchant de garder mes larmes ainsi que ma dignité devant cette femme, peine perdue.

— Ça arrive, c'est moche. Mais pour nous la vie continue.

— Qu'est-ce qui va m'arriver ? Je n'ai plus personne en qui faire confiance, ni ou aller. À part James qui m'a sauvée.

— Quand il ira mieux, vous irez voir le boss. Mais faudra travailler ma p'tite. Et dur.

— Je serai obligée de faire comme vous ?

— Ça s'peut, c'est lui qui décidera. Si tu veux rester, tu devras passer une épreuve histoire de prouver que tu es bien des nôtres, sinon... C'est tout ce que j'peux dire.

De nouveau seule avec lui, je fouillai dans mon sac à la recherche de lingerie dont je fis des chiffons afin de les tremper dans l'eau fraîche et lui appliquer sur le visage. Il remua à peine et je me laissai choir sur la chaise, laissant couler quelques larmes. Mon père me manquait horriblement, la chaleur de notre foyer, son côté sécurisant. Ici, je n'étais sûre de rien. Il n'y avait pas de verrou à la porte, il faisait froid, tout pouvait arriver.

Y comprit que je m'endorme sur cette chaise, épuisée et enfermée dans mon manteau. 

Ce fut le médecin qui m'éveilla au matin. Il était déjà penché au-dessus de James, vérifiant sa blessure lorsque je me rendis compte de sa présence. Je l'interrogeai immédiatement.

— Il va mieux ?

— Il a encore un peu de fièvre et ça s'est pas infecté. Y'a du progrès.

Puis il me jaugea de derrière ses lunettes rondes.

— Tu comptes rester ici ?

— Si je peux et qu'on ne me force pas à me prostituer, oui. Je n'ai pas d'autre alternative de toute manière.

— Il est réveillé ? fit subitement une voix derrière moi.

La jeune femme de cette nuit entra avec une assiette fumante et un bout de pain, mon estomac hurla aussitôt de faim.

— Non. Il va entendre parler du pays lorsqu'il reviendra à lui.

— Il se rattrapera, fit-elle confiante. Tiens, c'est pour toi.

Elle me tendit de quoi manger et j'hésitai.

— Et James ?

— S'il dort, il ne peut pas manger. Quand il se réveillera, tu pourras descendre lui en chercher, les cuisines sont à droite, tout au fond au rez-de-chaussée.

— Merci.

Ils me laissèrent et je goûtai au potage. Si son odeur me parut appétissante, le contenu était moins copieux que je ne l'aurais cru. Fade, très liquide et peu de légumes avaient dû bouillir dans ce jus, tandis que le pain était déjà sec. Je l'émiettai afin de le ramollir. Requinquée, réchauffée de l'intérieur et obligée de demeurer à son chevet tant par peur que son état ne s'aggrave que de rencontrer les habitants de cette maison, je trouvai de quoi m'occuper. En premier lieu, calfeutrer cette fenêtre. L'une de mes culottes fut encore nécessaire pour cela. À ce rythme, il ne m'en resterait bientôt plus une seule.

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