Chapitre 5

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Je ne savais pas très bien si je devais me forcer à m'esclaffer devant cette blague douteuse ou laisser la panique l'emporter. Sans conviction, ce fut les deux sentiments qui m'envahirent. Il ne pouvait pas m'avoir demandé ça sérieusement !

— Mais je... est-ce une farce ? C'est de très mauvais goût et...

Je fus violemment bousculée, tombant entre les cuisses de cet homme. Immédiatement je me reculai.

— Caroline ? Êtes-vous folle ?

En guise de réponse, elle m'empoigna les cheveux, me forçant à me tenir droite sur les genoux. Conroy se redressa et saisit mon corsage, tirant d'un coup sec. La robe fut déchirée, laissant apparaître mon corset de satin. Immédiatement j'y portai les mains, me dissimulant. Je fus tirée de nouveau en arrière.

— Arrêtez ! Je vais prévenir la police, lâchez-moi !

Il pouffa de rire.

— La justice ici, c'est moi. La parole d'une petite garce contre la mienne, c'est tout vu.

Il avait raison ! Que pourrais-je faire face à un juge possédant une réputation telle que la sienne ! Ami intime du maire, invité d'honneur dans toutes les réceptions. Je hurlai à l'aide malgré tout. Peut-être y avait-il un domestique, quelqu'un qui aurait pu m'entendre. Une gifle me fit taire. Elle m'avait frappé ! J'en demeurais pétrifiée, me tenant la joue. Non seulement tout s'écroulait autour de moi, mais elle souhaitait me prostituer à présent. Mais quel genre de femme était-ce !

Un coup fut porté dans la fenêtre du salon, puis un second. Elle céda laissant entrer une bourrasque glaciale avec celui qui venait de l'ouvrir de force. Il tenait une arme en main, pointant le juge. Son visage était masqué d'un foulard à la mode des détrousseurs de grand chemin, mais je le reconnus immédiatement, c'était James.

— Et c'est ici qu'on arrête la petite fête si l'on tient à sa peau. Monsieur le juge, désolé de vous interrompre. Madame, les salua-t-il.

Du canon de son arme, il pointa derrière lui.

— Toi tu viens avec moi. Va chercher tes affaires et on file d'ici.

— Quoi ?

— Mais ne discute pas toujours comme ça ! cria-t-il.

Cela me fit l'effet d'une poussée, mais en avant cette fois. Caroline m'avait lâchée tout en levant les mains, je montai à l'étage et courant à ma chambre. Je devais partir d'ici, sinon je terminerai dans le lit de ce porc. Et avec la permission de ma dernière parente qui plus est. Mon sac n'avait pas été entièrement vidé, j'y engouffrai mes robes, mes dernières possessions. Dans l'entrée, je pris mon manteau et rejoignis James dans le salon. Personne n'avait bougé d'un cheveu, excepté le juge qui se trouvait en caleçon long, son pantalon à quelques mètres de lui.

— Cela n'en restera pas là, petit, fit le juge.

— Mais j'espère bien. Allez, passe devant, me fit-il.

Je sortis par la fenêtre basse, il me suivit, reculant et l'enjambant sans les quitter des yeux. Il les tint toujours en vue depuis la rue avant de se saisir de mon sac, de ma main et de m'entrainer dans sa course.

— Faut pas trainer, il a surement une arme chez lui. Viens, je connais ces ruelles comme ma poche, le temps qu'il remettre son pantalon, nous serons loin.

En effet, un coup fut tiré derrière nous, James sursauta, ralentit à peine et m'ordonna de continuer sans me retourner.

J'étais en train de commettre une folie. J'abandonnais tout derrière moi en fuyant. La boutique de mon père, mes espoirs. Mais j'échappai au plus grand déshonneur qui soit.

James nous fit ralentir lorsque nous arrivâmes à l'intersection près de Centre street, il soufflait comme un boeuf.

— Tiens, moi je peux plus.

Il voulut me rendre mon sac, mais il lui échappa des mains. Ce n'est qu'à ce moment la que je me rendis compte que sa veste, à hauteur de l'épaule saignait abondamment. Il avait été touché et tomba dans la neige molle.

— James ! hurlais-je, me jetant au sol près de lui. James ! Au secours ! À l'aide ! Quelqu'un ! Mon ami est blessé !

Des volets s'ouvrirent à peine, des mines perplexes apparurent et nous entourèrent. Deux hommes intervinrent, le soulevant et l'emmenant avec eux, je les suivis.

— Vous êtes de ses amis ? Ça va aller ? Il va s'en sortir n'est-ce pas ? On lui a tiré dessus ! Il m'a sauvée, vous savez ? C'est un héros.

Mes mots sortaient plus vite que je ne parvenais à penser, plus vite que mes larmes refoulées à mes paupières.

— La ferme ! finit-on par me crier dessus.

Il fut emmené dans une pièce sale et jeté sur un lit grinçant. Tout ici était douteux, les draps de même. Un vieil homme arriva, il portait un sac semblable à ceux d'un médecin, j'étais à demi rassurée.

Il arracha un morceau de chemise à l'épaule et pressa, puis glissa un doigt à l'intérieur de la blessure faisant crier le pauvre James. Mon coeur se serra pour lui.

— Il faut extraire la balle !

Il sortit des pinces et réclama du whisky. Une bouteille entamée passa de main en main jusqu'à lui. Le doc arracha le bouchon avec les dents, le cracha sur le drap et but une gorgée. Était-ce tout à fait déontologique comme attitude ? Puis il aspergea la plaie avant de confier le liquide à quelqu'un au hasard.

— Allez, dehors, du vent ! J'ai besoin d'air !

Tous sortirent plus ou moins bruyamment, je restai là, figée et ne connaissant personne ni ne sachant où aller.

— Et t'es qui toi ? Sa régulière ?

— Sa quoi ? Je suis... une amie. C'est à cause de moi qu'il a été blessé, il m'a sauvée des mains d'un vicieux personnage.

Il me jaugea de bas en haut, mon corsage déchiré que je dissimulai aussitôt devait prouver ma bonne foi. Il n'insista pas.

Je n'osai regarder la suite, les cris de douleur m'aidant à comprendre ce qui se passait. Enfin, le tintement de la balle extraite tombant dans la coupelle d'une chandelle annonçant la fin du supplice.

— Toi, rends-toi utile. Trouve-moi du linge. Propre si ça existe par ici.

Je regardai autour de moi, cet article n'existait pas dans cette pièce, je me repliai sur mon sac et sacrifiai une culotte longue pour la bonne cause.

— C'est chic ! s'exclama le doc tout en réceptionnant mes dessous. Ça ira.

Il recousit la plaie et improvisa un pansement avant d'user de propre ceinture pour immobiliser son bras.

— T'as pas l'air d'une catin. T'es d'où ?

— Je suis... Elisabeth Chapman. Mon père tenait une mercerie près de Broadway.

— Ah... la fille aux rubans...

— James vous en a parlé ?

— Parfois, il faudrait lui couper la langue pour parvenir à le faire taire. Mais toi... il aurait fallu le brûler aux fers rouges pour qu'il en dise plus. Il va s'en remettre, c'est un costaud, mais reste-la et donne-lui à boire s'il le demande. Moi, j'ai fait ma part.

Il quitta la pièce et me laissa seule avec lui. James semblait s'être endormi, ou évanoui, je ne savais pas vraiment. Je pris place sur la chaise près du lit, tâchai de nouer les lambeaux de mon corsage afin qu'il cesse de pendouiller et veillai, espérant que le doc ait raison, qu'il s'en sorte.

J'avais presque tout perdu ces derniers jours, il ne me restait que lui.

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