Chapitre 4

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Le pire était à venir. Tout s'écroulait autour de moi en cette nuit du 26 février 1851. Mon père s'était assoupi dans son fauteuil favori, devant la cheminée lorsque l'incendie s'était déclaré. Il n'avait pas bougé lorsqu'on l'y trouva. Son teint était cireux, sa respiration ainsi que les battements de son cœur très faibles. Il avait été emmené d'urgence à l'hôpital. Les pertes étaient conséquentes. Tout ce qui n'était pas emballé devait être jeté. La fumée ayant causé des dommages irrémédiables sur nos fragiles étoffes.

En attendant, nous étions, Caroline et moi, hébergées chez le juge Conroy dont elle avait fait la connaissance le soir même. Sa demeure était immense et l'on me mena à l'une des chambres d'amis. J'avais à peine de quoi me changer. À peine la femme de chambre eut-elle refermé la porte que j'éclatai en sanglots.

Mon père. J'allais perdre mon père. Aucune parole ne fut réconfortante à ce sujet. Et Caroline qui semblait s'en préoccuper comme de sa première chemise... le magasin, ça c'était une perte terrible, selon elle. Au fond, je le savais, elle n'était qu'une intrigante et n'avait épousé mon père que pour ses biens. Papa...

Ce soir, j'avais tout perdu. Mon père, la boutique qui me serait revenue de droit afin de subsister, car les pertes ainsi que la restauration de l'immeuble seraient trop lourdes. La seule personne sur qui j'aurais du compter étant trop occupée à savourer du champagne en bas. Je percevais leurs rires. Alors que mon père se mourait, c'était ignoble ! Allais-je les entendre eux aussi, remplir le silence des couloirs de leurs gémissements une bonne partie de la nuit ? J'en avais la nausée.

Le lendemain, père était retrouvé mort, terminant son agonie dans son lit d'hôpital. L'on remonta le drap blanc sur son visage afin de le couvrir et je ne parvenais pas à me soulager de sa perte en l'imaginant retrouver celle qui l'avait tant aimé, ma mère, au ciel. Il ne me restait plus grand-chose. Je retournai chez moi malgré les dégâts afin de récupérer ce que je pus. L'air empestait le bois brûlé, tout était noirci. Je récupérais les robes que la grande armoire avait pratiquement préservées, les glissai dans un sac en cuir prêté par le juge et me servis de ce qui me manquait parmi les stocks intacts en bas. Je ne manquerai pas de sous-vêtements au final. Ils devenaient les derniers souvenirs de cette vie envolée.

Je dinai du bout des lèvres, écœurée par la compagnie. Le repas était copieux, Caroline ravie comme si de rien n'était. Comment avoir pu vivre des années avec un homme et l'oublier aussi vite ? Quelle horreur...

Je demandai la permission de me lever.

— J'aurai besoin de tes services, tout à l'heure Élisabeth.

— Si tard ? Cela ne peut attendre demain ? demandais-je. Pour que faire ?

— Tu verras bien...

Elle me chassa presque d'un geste de la main et je les laissai avec plaisir. Je n'aurais pu garder une bouchée de plus dans mon estomac si j'étais restée.

— Elle se laissera faire... ajouta-t-elle à l'attention de son nouvel ami.

Faire quoi ?

Je montai dans ma chambre, les larmes inondèrent mes yeux, mais je les retins. Je devais trouver comment m'en sortir. Et si je nettoyais la boutique de fond en comble ? Il devait rester un peu d'argent à la banque, les affaires marchaient tout de même suffisamment pour bien vivre. Contacter des fournisseurs, ne racheter que les articles les plus vendus. À force, je connaissais tout cela. Allait-on me laisser faire ? J'étais juste un peu jeune, mais tout cela me revenait.

Un bruit me fit sursauter, puis un second. Comme de petits coups de bec portés dans la fenêtre. Je me levai et observai la tablette extérieure, pas d'oiseau. Puis en bas. Il y avait une silhouette qui me fit signe.

Moins bien paré que lors de cette soirée et portant une casquette large, je reconnus tout de même James Flynn. J'ouvris.

— Que voulez-vous ?

— Juste voir comment vous alliez, parla-t-il juste suffisamment fort pour que je puisse l'entendre. J'ai appris pour votre père, je suis désolé. Ça va aller ?

Je haussai les épaules.

— Je vais voir si je peux reprendre la boutique à sa place.

— Vous savez que si vous avez besoin d'un coup de main, vous pouvez me demander.

Non, je ne savais pas. Pourquoi voulait-il m'aider ? Et surtout comment ?

— Merci.

— Écoutez... je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais... si vous avez de la famille, je serais vous, j'irai chez eux. Et très vite.

— Pourquoi ? Non, je n'avais plus que mon père et Caroline.

— Parce que votre juge là... ce n'est pas ce que l'on appelle un modèle de sainteté si vous voyez ce que je veux dire.

— Non.

— Vous devriez pas rester sous son toit, c'est tout. Vous n'avez vraiment personne ?

Je m'apprêtais à répondre lorsque l'on frappa à ma porte. Immédiatement je fermai la fenêtre.

— Oui ?

Caroline ouvrit, elle portait une robe de satin rouge d'un goût douteux pour une veuve éplorée. Je ne l'avais d'ailleurs jamais vue avant. Mais cela m'étonnait de moins en moins.

— Tu veux bien descendre une minute. Le juge voudrait faire plus ample connaissance avec toi.

— Pourquoi pas demain ?

— Ne sois pas insolente ! Il nous héberge gracieusement et nous nourrit, nous devons le remercier et il tient particulièrement à ce que tu le fasses.

— Très bien, je... je viens dans une minute.

— Nous sommes au salon, fit-elle tout en refermant la porte.

Je l'avais déjà remercié plus d'une fois, je lui étais reconnaissante de son aide bien entendu, mais quelle drôle d'idée de réclamer une fois de plus. Je rouvris ma fenêtre, James était toujours là.

— Désolée. Je dois vous laisser. Le juge veut me parler.

— N'y allez pas !

— Quoi ? Je n'ai pas trop le choix, il... il est notre hôte et... je suis désolée. Ne restez pas là, vous allez geler sur place. Merci pour tout James.

— Élisabeth ! Attendez !

Je refermai à contrecœur. Autant en finir rapidement. Je passai un léger coup de brosse sur mes cheveux afin d'être présentable et descendis au salon. Ce que j'y vis me fit hésiter à m'annoncer. Caroline était assise en travers des cuisses du gras juge. Je n'avais jamais vu une attitude aussi déplacée de ma vie. Je toussotai.

— Ah ! Te voilà enfin !

Elle se leva et vint vers moi, me tendant la main pour empoigner la mienne avant que je ne puisse réagir, elle me tira vers notre hôte.

— Je... je vous remercie... infiniment pour votre aide ainsi que votre soutien et sachez que...

— Déshabille-toi, fit-il tout en aspirant la fumée nauséabonde de son cigare.

— Pardonnez-moi ?

Je devais avoir mal entendu. Je regardai Caroline puis revins vers lui.

— Déshabille-toi, ensuite à genoux.

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